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Maurice Ulrich étant devenu président d’Antenne 2 à la fin des années soixante-dix, je fis appel à lui en 1985 pour diriger la communication de l’Hôtel de Ville, en tandem avec Denis Baudouin. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de l’associer, par-delà ses fonctions municipales, à mon action à la tête du RPR en l’intégrant au groupe de réflexion chargé de la préparation des futures élections législatives. Un comité très restreint, au sein duquel Maurice Ulrich est alors un des rares, sinon le seul, à n’avoir aucune ambition politique. D’un dévouement et d’une loyauté sans faille, étranger aux luttes des clans, il me fournit ce dont j’ai le plus besoin, en réalité : des notes de synthèse, des suggestions concernant l’organisation de la campagne, les sujets à traiter et la façon de les traiter…

En mars 1986, c’est tout naturellement que je demanderai à Maurice Ulrich de m’accompagner à Matignon. Résistant à l’euphorie ambiante, il prend très vite la juste mesure des problèmes auxquels nous allons être confrontés, s’agissant aussi bien de la gestion du pays que du fonctionnement même de la cohabitation.

* * *

Le premier Conseil des ministres de la nouvelle législature se tient à l’Élysée le samedi 22 mars 1986. Comme pour mieux marquer, sans plus attendre, tout ce qui le sépare de ce nouveau gouvernement rassemblé autour de lui — trente-huit personnes qui ont été, jusqu’à ce jour, autant d’adversaires politiques, souvent féroces à son endroit —, le chef de l’État apparaît en début de réunion, devant les caméras de télévision, le visage tendu, fermé, le regard fixe, comme captif d’une cohorte d’ennemis irréductibles. Mais la réalité de ce qui s’est passé ce jour-là est loin d’avoir été aussi dramatique.

La règle du jeu étant fixée depuis notre premier entretien, il n’y avait rien à craindre, ni pour lui, ni pour nous, du déroulement de cette séance d’intronisation, avant tout destinée à normaliser publiquement les relations entre les deux faces de l’exécutif. De surcroît, il n’était pas question pour moi de chercher à blesser ou humilier, si peu que ce soit, l’homme qui incarne la continuité de l’État et qui m’a témoigné, d’entrée de jeu, plus de respect, de considération et même de cordialité que je n’en avais trouvés, dans les responsabilités similaires, auprès de son prédécesseur. Il en ira ainsi de nos rapports personnels jusqu’au terme de la cohabitation, nonobstant les turbulences qui ont émaillé cette traversée commune.

Comme il se doit, le chef de l’État prend le premier la parole pour rappeler, en quelques mots, le partage des rôles prévu par la Constitution : « C’est ici, au Conseil des ministres, que se décident les affaires du pays… La responsabilité entière de la conduite de la politique gouvernementale est la vôtre, comme l’a voulu la Constitution. La responsabilité est encore la mienne dans un certain nombre de domaines. Pour assurer l’avenir du pays, c’est la nôtre… »

Je réponds à cette mise au point par une déclaration qui se veut tout aussi conciliante : « Le Président a fait appel à un Premier ministre de la nouvelle majorité. Il nous faut assumer le gouvernement dans la dignité, en nous fondant sur deux principes : le respect du verdict populaire et le respect de la Constitution, en particulier le respect des prérogatives du Président. Nous avons deux priorités : l’emploi et la sécurité. La campagne électorale est terminée : je ne veux pas de polémique… »

Il ne fait aucun doute, pour François Mitterrand comme pour moi, que la cohabitation nous place tous deux dans une situation délicate où, sans être condamnés à s’entendre, nous n’en serons pas moins contraints à agir de concert pour le bien de la Nation. Dans cette période d’observation mutuelle — « je ne cesserai de vous surveiller », m’avait glissé François Mitterrand, d’un ton badin, lors de notre premier échange —, le plus vulnérable serait à coup sûr celui des deux auquel il reviendrait d’assumer seul la responsabilité de la politique engagée. Telle allait être, pour la première fois depuis la fondation de la Ve République, la vocation exclusive du Premier ministre. Ce qui ne signifiait pas, pour autant, que celle du chef de l’État lui impose de se tenir en retrait. Il suffira d’ailleurs de quelques semaines pour que je sois définitivement fixé à ce sujet.

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L’AFFAIRE DES ORDONNANCES

L’ambition de mon gouvernement est claire : il s’agit de libérer notre économie, avec un objectif prioritaire : la lutte pour l’emploi.

Alors que la reprise est perceptible un peu partout dans le monde, depuis le milieu des années quatre-vingt, notamment aux États-Unis, l’économie française ne suit pas. Si l’inflation a reculé chez nous comme ailleurs, le PIB n’a augmenté que dans de faibles proportions, le commerce extérieur reste déficitaire, malgré la baisse du dollar et celle du prix du pétrole, et les investissements demeurent insuffisants, tandis que le chômage est le plus élevé d’Europe s’agissant des jeunes, un quart d’entre eux se trouvant en recherche d’emploi.

Tout ceci tient largement au fait que loin d’aider à la compétitivité de nos entreprises, comme l’ont fait la plupart des pays en allégeant les contrôles et les réglementations, le gouvernement français a pris le parti inverse. Il n’a eu de cesse que d’accroître l’emprise de l’État, sans que ce dernier remplisse par ailleurs ses véritables missions. Les impôts et charges de tous ordres se sont multipliés, le contrôle des prix et des échanges extérieurs a été maintenu et le pouvoir de la bureaucratie a augmenté d’autant. Le secteur public, considérablement renforcé depuis 1981, emploie désormais près du tiers des actifs, en comptant les salariés des entreprises nationalisées.

Pour remédier à cette situation, j’ai le devoir d’agir vite. J’y suis d’ailleurs fortement incité par une partie de la majorité, impatiente de voir s’accomplir ce que certains intellectuels de droite appellent une « révolution conservatrice », par référence au modèle reaganien ou thatchérien. Je tiens toujours à rappeler, pour ma part, que l’émancipation de notre économie doit aller de pair, dans une période de crise, avec le maintien, si ce n’est le renforcement, de notre système de protection sociale et conduire, en priorité, à la réduction des inégalités. Ce n’est sans doute pas le discours que souhaitent entendre les tenants de l’ultralibéralisme, mais tel est bien, globalement, le sens de la politique que j’ai résolu de mettre en place dans les plus brefs délais.

Le recours aux ordonnances, qui exige au préalable le vote par le Parlement d’une loi d’habilitation, nous paraît s’imposer ici comme dans tous les cas d’urgence. Nous ne sommes pas les premiers, depuis le début de la VeRépublique, à user de ce type de procédure. Les derniers à s’en être servis sont les socialistes, peu après leur arrivée au pouvoir, pour hâter la réalisation de leur programme de réformes, en particulier celui des nationalisations, qui menaçait de s’enliser dans le débat parlementaire. Ce sont les mêmes raisons qui nous poussent à utiliser les mêmes méthodes — à ceci près que le chef de l’État n’entend pas, cette fois-ci, faciliter le travail du gouvernement…