Résolu à tenir bon tout autant qu’à dédramatiser une querelle en réalité purement formelle, je téléphone à François Mitterrand dans la soirée du 13 juillet, veille de la traditionnelle interview télévisée qu’il doit donner à Yves Mourousi, pour lui proposer une solution susceptible d’éviter tout affrontement public. Celle-ci consisterait à ce qu’il soit déchargé, par une déclaration conjointe des présidents des deux Assemblées, de toute responsabilité dans le processus des ordonnances. Il refuse, comme je m’y attendais. Mais cette ultime tentative de conciliation me permet au moins de tester le chef de l’État sur ses intentions réelles. « Ainsi, lui dis-je, vous voulez mettre un terme à la cohabitation… » Ce à quoi François Mitterrand me répond qu’il « ne souhaite pas en venir là », sachant qu’il ne lui servirait à rien d’être l’initiateur d’une rupture dont les Français ne veulent pas, dans leur grande majorité. Cette indication me sera précieuse quand il s’agira de déterminer, à mon tour, la conduite à tenir dans la crise qui s’annonce.
Le 14 juillet, François Mitterrand déclare, comme prévu, qu’il ne signera pas les ordonnances. En brandissant deux arguments. Le premier est un « problème d’évaluation » du « patrimoine national » dont il ne saurait être question de mettre en vente « une fraction, explique-t-il, moins cher qu’elle ne vaut ». La seconde question est le risque qu’il y aurait, selon lui, à « rétrocéder ces biens nationaux » à des « intérêts étrangers », sous couvert de les confier à des « intérêts privés ». Et François Mitterrand de se porter « garant » d’une indépendance nationale que les gaullistes seraient, selon lui, sur le point de menacer…
Cette prise de position suscite un tollé au sein de la majorité. De tous côtés, on me presse de riposter. Sous quelle forme ? La réaction la plus spectaculaire serait de démissionner sur-le-champ. Mais au profit de qui ? Cette affaire d’ordonnances, théâtralisée à l’extrême par François Mitterrand, mérite-t-elle que nous lui accordions, nous-mêmes, une importance aussi démesurée ? D’autant que le véritable objet du litige, les privatisations, n’est en rien compromis par le veto présidentiel… C’est l’attitude la plus pragmatique qui me paraît s’imposer, celle qui évitera d’amplifier une crise dont nous serions les seuls, en fin de compte, à devoir assumer la responsabilité politique.
Les plus déterminés à en découdre me reprocheront de ne pas avoir engagé aussitôt l’épreuve de force avec le chef de l’État en interrompant toute cohabitation pour le contraindre soit à se soumettre, soit à se démettre. Mon intérêt, selon eux, eût été de provoquer ainsi une élection présidentielle anticipée que j’avais toutes chances de remporter… Mais c’est probablement un tout autre scénario qui se serait déroulé, François Mitterrand exploitant la faible majorité dont nous disposions au Parlement pour échafauder d’autres combinaisons et réussir à former un gouvernement plus accommodant.
Quoi qu’il en soit, je ne juge pas digne de jouer ainsi avec les institutions, dans la mesure même où mon propre gouvernement garde toute possibilité, avec ou sans ordonnances, de mener à bien la politique qu’il s’est fixée. Si la rupture est parfois nécessaire, encore faut-il qu’elle soit conforme à l’intérêt général et ne procède pas d’un simple mouvement d’humeur ou d’un calcul politique destiné tout au plus à satisfaire une ambition personnelle.
Le parti que je décide de prendre face à cette tourmente momentanée n’est peut-être pas, politiquement, le plus judicieux. Mais il répond, en tout cas, à l’idée que je me fais de l’exercice du pouvoir et des responsabilités qu’il impose. Le 17 juillet, après avoir pris acte de la position du chef de l’État, j’annonce au Conseil des ministres ma décision, afin de ne pas compromettre le redressement entrepris, de recourir à la voie parlementaire pour mettre en œuvre notre programme de privatisations. Ce qui sera fait dès le 31 juillet.
À cet égard, l’essentiel est sauf. Et notre tâche accomplie, par-delà les controverses.
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LA FRANCE À DEUX VOIX
En temps de cohabitation, l’idée de « domaine réservé » devient une notion plus relative. S’il reste chef des armées et chargé de négocier et ratifier les traités, conformément à la Constitution, le président de la République peut difficilement s’arroger les mêmes pouvoirs sur les Affaires étrangères et la politique de défense que dans une pratique gouvernementale ordinaire. Il va de soi que la responsabilité du Premier ministre s’y trouve davantage engagée. Si bien que l’autorité, dans ces domaines, des deux têtes de l’exécutif se doit d’être mieux partagée, comme je m’efforce très vite de le faire comprendre au chef de l’État, si jaloux soit-il de ses propres prérogatives.
Deux incidents successifs survenus en avril 1986 vont me permettre d’indiquer publiquement le rôle que j’entends jouer dans la conduite de notre diplomatie, comme dans toute décision d’ordre stratégique et celle, en particulier, qui concerne la dissuasion nucléaire.
Le premier incident a trait à la demande d’autorisation, formulée par les États-Unis, du survol de notre territoire pour aller bombarder la capitale libyenne, Tripoli. Résolu à châtier le colonel Kadhafi, tenu pour le principal responsable des attentats terroristes en Europe, qui ont frappé quelques-uns de ses ressortissants, le gouvernement américain requiert le soutien de la France dans cette action de représailles. Le 11 avril, le président Reagan me téléphone à ce sujet. « Nous allons tuer Kadhafi, m’annonce-t-il. J’ai besoin pour cela que nos bombardiers puissent traverser votre territoire… » Choqué qu’on puisse ainsi vouloir impliquer la France dans une opération pour laquelle elle n’a même pas été consultée, je refuse aussitôt la demande américaine. « Il est tout à fait exclu, dis-je à Ronald Reagan, que la France soit mêlée à cette affaire. D’autant que vous avez toutes chances de rater Kadhafi… On réussit rarement ce genre d’opération. » De fait, les avions américains, contraints de contourner le territoire français, bombarderont en vain Tripoli et Benghazi quatre jours plus tard, parvenant tout au plus à tuer l’une des filles du leader libyen.
J’informe François Mitterrand de l’appel que j’ai reçu du président Reagan et du veto que je lui ai opposé. Sollicité de son côté, le chef de l’État m’indique qu’il a formulé la même réponse, sans que nous ayons eu besoin d’en parler. C’est donc tout naturellement que je déclarerai à la télévision, le lendemain, avoir pris une décision « approuvée par le Président », ce qui ne semble pas contraire à la vérité. Alors que nous avions pris cette décision conjointement, le chef de l’État ne tarde pas à me faire savoir qu’il est seul habilité à en revendiquer la paternité. Manière de me rappeler que ce qui constituait jusqu’ici son « domaine réservé » doit demeurer, en réalité, sa chasse gardée. La cohabitation, selon lui, n’y change rien.
Il faudra un deuxième incident pour l’amener à reconsidérer sa position. À admettre, du moins, que la diplomatie cesse d’être pour lui un secteur exclusif…
Un sommet des sept grandes puissances mondiales étant prévu à Tokyo au début de mai 1986, je fais part au chef de l’État de mon souhait d’y participer, d’autant qu’il y sera question, entre autres, de la lutte contre le terrorisme international. Le Président, qui comptait se rendre au Japon en la seule compagnie du ministre des Affaires étrangères, se montre surpris, pour ne pas dire irrité, que je cherche ainsi à m’imposer dans une réunion de chefs d’État où je n’ai aucune raison, selon lui, d’être convié. Tel n’est pas mon avis, compte tenu de notre statut de « cohabitants ». François Mitterrand, se résignant à ce que je l’accompagne, me demande de n’arriver à Tokyo qu’après lui, et non de l’y précéder, comme je l’avais annoncé publiquement pour m’entretenir avec le président Reagan avant l’ouverture de la conférence. Simple concession protocolaire… J’y consens après avoir obtenu que nous rencontrions ensemble le chef de la Maison-Blanche.