Notre présence commune à Tokyo ne passera pas inaperçue, où chacun comprendra que le Président ne dispose plus de la même prééminence sur le terrain diplomatique. Et nul ne s’étonnera de me voir assister, l’année suivante, au G7 de Venise, ni prendre part à toutes les réunions internationales qui se tiendront à Paris jusqu’au printemps 1988.
Même si cette diplomatie à deux voix continuera d’indisposer François Mitterrand, l’important pour moi est qu’elle finisse par n’en exprimer qu’une seule : celle de la France. En particulier, quand il s’agit de faire face à un problème aussi dramatique que celui du terrorisme.
Depuis l’enlèvement de deux fonctionnaires du Quai d’Orsay, Marcel Fontaine et Marcel Carton, à Beyrouth, en mars 1985, la France est devenue la cible privilégiée des réseaux islamistes et apparentés. En mai, deux autres de nos compatriotes, le sociologue Michel Seurat et le journaliste Jean-Paul Kauffmann, sont pris en otages à leur tour dans la capitale libanaise. L’année suivante, les attentats se succèdent sur notre sol. Les premiers ont été perpétrés dans deux grands magasins parisiens, le Printemps et les Galeries Lafayette, en décembre 1985, suivis le 17 mars 1986 par l’explosion d’une bombe dans le TGV Paris-Lyon, avant celle, trois jours plus tard, qui frappe la galerie Point Show des Champs-Élysées, faisant deux morts et vingt-huit blessés. Une nouvelle vague d’attentats aura lieu à la fin de l’été, dont le plus sanglant se produira rue de Rennes, le 17 septembre.
À la même période, le groupe extrémiste Action directe revendique plusieurs opérations terroristes : l’assassinat de l’ingénieur général Audran, le 25 janvier 1985, l’explosion d’une bombe à la préfecture de police de Paris, le 9 juillet 1986, enfin le meurtre du président de la Régie Renault, Georges Besse, abattu en pleine rue, le 17 novembre 1986.
Confronté à un tel déchaînement de violence, le gouvernement précédent a eu d’autant plus de mal à réagir qu’il ne s’est pas doté des moyens lui permettant de lutter efficacement contre le terrorisme. La gauche a même fait preuve d’un certain laxisme dans ce domaine, en libérant les deux principaux dirigeants d’Action directe, Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon, sous le prétexte, comme me l’expliquera François Mitterrand lors de notre débat télévisé du 28 avril 1988, que Rouillan, notamment, « n’était pas encore l’assassin qu’il est devenu ». Le chef de l’État, qui n’est plus, ce soir-là, que le candidat socialiste, s’indignera que je puisse lui reprocher d’avoir amnistié des terroristes. Mais le fait est que cette décision de justice, à laquelle il ne s’est pas opposé, fut pour le moins imprudente. Il faudra de longs mois pour que les services du nouveau ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, parviennent à arrêter et remettre en prison ceux qui, entre-temps, avaient tué le général Audran et Georges Besse.
La question du terrorisme international est, il va sans dire, plus délicate encore à résoudre.
Depuis l’incarcération, en juillet 1980, d’Anis Naccache, chef du commando qui a tenté d’assassiner l’ancien Premier ministre iranien, Chapour Bakhtiar, en exil à Paris, et dont la libération est réclamée, via l’OLP, par les Gardiens de la Révolution à Téhéran, en menaçant de propager la terreur sur notre territoire, l’origine des attentats parisiens ne fait guère de doute pour les autorités françaises. Le gouvernement iranien ou ses intermédiaires tenteront pendant quelque temps de faire diversion en laissant croire que ces opérations meurtrières seraient l’œuvre des Fractions armées révolutionnaires libanaises, dont le dirigeant, Georges Ibrahim Abdallah, est également emprisonné en France, accusé de l’assassinat de deux diplomates américain et israélien… Mais cette manipulation a été assez vite éventée : dès les premières prises d’otages, en mars 1985, il est clair que ces menées terroristes sont étroitement liées au régime des ayatollahs. Lequel exige de Paris la suspension de son aide militaire à l’Irak, alors en guerre contre la République islamique, et le règlement du contentieux Eurodif, qui porte d’une part sur le remboursement d’un prêt consenti à la France par le Shah d’Iran en 1975, de l’autre sur les accords nucléaires conclus à la même époque entre les deux pays et auxquels le gouvernement français refuse de donner suite depuis l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny.
Excluant tout contact direct avec le pouvoir iranien, François Mitterrand a misé sans succès sur les promesses d’intervention des capitales arabes et le recours à des missions plus ou moins officieuses, pour obtenir la libération des otages. C’est une situation totalement bloquée que je trouve à mon arrivée à Matignon, le 20 mars 1986. L’attentat des Champs-Élysées, survenu le même jour, me conforte dans l’idée qu’il ne servirait à rien de négocier avec les organisations terroristes qui, le plus souvent, ne sont que des comparses. C’est une question de morale, mais aussi d’efficacité. Céder aux revendications des poseurs de bombes ne peut aboutir qu’à entretenir la surenchère.
Voilà pourquoi, en accord avec le chef de l’État, je m’oppose, dès ma nomination, à toute libération sans contrepartie immédiate des deux activistes réclamés par Téhéran : Georges Ibrahim Abdallah et Anis Naccache. Mais à la différence de François Mitterrand, persuadé qu’il n’y a rien à espérer des dirigeants iraniens, je crois à la nécessité de parler avec ceux-ci sans plus attendre.
Je ne suis pas de ceux qui pensent, en Occident, qu’on doit s’interdire tout dialogue avec l’Iran, étant donné la nature du régime. Un régime politique est une chose. L’histoire d’un peuple, de sa culture, de ses traditions, en est une autre, plus importante et déterminante. Ma philosophie en la matière est qu’on n’a jamais intérêt, ou rarement, à mettre un pays hors jeu de la communauté internationale. Au lieu de le convaincre de rentrer dans le rang, c’est en général l’effet inverse qui se produit : une radicalisation sans issue, de part et d’autre. S’agissant, qui plus est, d’une région du monde où tous les problèmes s’entremêlent, aucun d’eux, qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien, de la guerre Irak-Iran ou de la question libanaise, ne saurait être réglé sans tenir compte de toutes les parties en présence.
Telle est l’idée que je me fais de la politique française vis-à-vis de l’ensemble des nations du Proche-et du Moyen-Orient. Sans remettre en cause le soutien militaire que la France apporte à l’Irak, tout doit être tenté, selon moi, afin de parvenir à une normalisation de nos relations avec l’Iran. Il en va de même de la Syrie, dont nul ne peut ignorer qu’elle est en mesure de faire échouer toute solution politique au Liban. Ce qui me conduit à appeler le président Hafez el-Assad, peu après ma prise de fonctions, pour lui exprimer mon souhait d’améliorer les relations entre nos deux pays.
Mais le plus urgent reste les démarches à entreprendre vis-à-vis de Téhéran. Dès le mois d’avril 1986, deux diplomates de haut rang, André Ross et Marc Bonnefous, se rendent à ma demande, et avec l’assentiment du chef de l’État, dans la capitale iranienne. Le 21 mai, je reçois à Matignon le vice-Premier ministre d’Iran, Ali Reza Moayeri, en visite en France. Cette première rencontre se solde par des résultats déjà positifs, même si tout est loin d’être encore réglé.