Выбрать главу

Dès lors, et bien que quelques pas décisifs aient été accomplis sur la voie de la normalisation, les contacts diplomatiques entre Paris et Téhéran tendent à s’estomper, pour laisser place à un autre mode de tractations, menées dans la coulisse par toutes sortes d’intermédiaires. Parmi eux, le cheikh Zein, au Sénégal, mis en relation avec Maurice Ulrich par Léopold Sédar Senghor, a probablement été l’un des plus efficaces pour régler le sort des derniers otages, en avril 1988, et permettre de parvenir à un accord global. Même si d’autres se sont attribué la paternité exclusive du dénouement final…

Je n’ai jamais très bien su, à cet égard, quel fut le rôle exact joué par Jean-Charles Marchiani, l’émissaire secret dépêché dans la région par le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua. Ce dernier, constatant l’impasse diplomatique dans laquelle nous nous trouvons, s’impliquera de plus en plus, à partir de l’été 1986, au titre de la lutte contre le terrorisme, dans la gestion du dossier iranien, après m’avoir demandé carte blanche pour opérer. C’est-à-dire sans avoir à rendre compte, ou le moins possible, au Premier ministre ni au président de la République, de ce qu’entreprendrait son homme de confiance avec qui je n’aurai, pour ma part, que des contacts épisodiques… Si je ne conteste pas que les efforts de Marchiani aient pu être déterminants, ma conviction est que celui-ci ne fut sans doute qu’un des rouages, parmi d’autres, d’une action collective destinée à faciliter le retour des otages.

En mars 1987, l’arrestation d’un « combattant de la cause islamique », Fouad Ali Saleh, un Tunisien qui fut l’élève et le disciple de Khomeiny au Centre théologique de Qom, achève de confirmer la véritable identité des auteurs des attentats commis en France l’année précédente, et celle de leur commanditaire. La responsabilité de Téhéran est pleinement établie, d’autant que l’enquête fait apparaître certaines connexions entre le commando et un membre éminent de l’ambassade iranienne à Paris, Wahid Gordji, chef présumé des services secrets de son pays pour l’Europe. L’affaire, dès lors, prend une tout autre tournure…

Le juge Boulouque, magistrat chargé de la lutte antiterroriste, se saisit du dossier et décide de procéder à l’audition de l’intéressé. Lequel, s’étant aussitôt éclipsé de Paris, y revient au début de juillet pour tenir une conférence de presse à l’ambassade d’Iran, qui se veut menaçante vis-à-vis de la France. Aussitôt soucieux d’exploiter l’affaire pour faire pression sur Téhéran, le ministre de l’Intérieur préconise de recourir à la manière forte, en annonçant la rupture des relations diplomatiques. D’un commun accord, François Mitterrand et moi-même finissons par nous rallier à cette idée, bien que nous ignorions tout, l’un comme l’autre, des charges exactes pesant sur Wahid Gordji, dont Charles Pasqua nous assure, quant à lui, qu’elles sont « écrasantes ». Mais avec ou sans preuve, la déstabilisation psychologique peut se révéler une arme efficace contre nos interlocuteurs iraniens.

De fait, le blocus de leur ambassade, avenue d’Iéna, aussitôt décrété, portera ses premiers fruits quatre mois plus tard, avec la libération de deux autres otages, les journalistes Roger Auque et Jean-Louis Normandin. Quant à l’affaire Gordji proprement dite, elle se dénouera comme on pouvait s’y attendre : faute d’éléments probants, le diplomate sera libéré, par décision du juge Boulouque, le 29 novembre 1987, et pourra rejoindre son pays le soir même. Le travail du magistrat n’est pas en cause. Si manipulation il y a eu, ce n’est pas de son côté.

Lors du débat télévisé qui m’opposera à François Mitterrand le 28 avril 1988, cette affaire donnera lieu à un affrontement resté célèbre. Répondant aux critiques que je venais de formuler contre lui à propos d’Action directe, mon adversaire me lancera l’accusation suivante :

« Je suis obligé de dire que je me souviens des conditions dans lesquelles vous avez renvoyé en Iran M. Gordji, après m’avoir expliqué, à moi, dans mon bureau, que son dossier était écrasant et que sa complicité était démontrée dans les assassinats qui avaient ensanglanté Paris à la fin de 1986. »

À quoi je lui répondrai :

« Est-ce que vous pouvez dire, monsieur Mitterrand, en me regardant dans les yeux, que je vous ai dit que Gordji, que nous avions les preuves que Gordji était coupable de complicité ou d’actions dans les actes précédents ? Alors que je vous ai toujours dit que cette affaire était du seul ressort du juge, que je n’arrivais pas à savoir, ce qui est normal compte tenu de la séparation des pouvoirs, ce qu’il y avait dans ce dossier, et que, par conséquent, il m’était impossible de dire si, véritablement, Gordji était ou non impliqué dans cette affaire et le juge, en bout de course, a dit que non. […] Pouvez-vous vraiment contester ma vision des choses en me regardant dans les yeux. »

François Mitterrand :

« Dans les yeux, je la conteste. Car lorsque Gordji a été arrêté et lorsque s’est déroulée cette grave affaire du blocus de l’ambassade avec ses conséquences à Téhéran, c’est parce que le Gouvernement nous avait apporté ce que nous pensions être suffisamment sérieux comme quoi il était l’un des inspirateurs du terrorisme de la fin de 1986. Et cela, vous le savez fort bien… »

Le chef de l’État reconnaîtra, après sa réélection, qu’il ne m’avait jamais entendu lui dire que le dossier Gordji était « écrasant », cette affirmation provenant du seul ministre de l’Intérieur, lors d’une réunion qui s’était tenue dans son bureau, au cours de l’été 1987, et à laquelle j’assistais, ainsi que Jean-Bernard Raimond, Robert Pandraud, le ministre délégué à la Sécurité, et le secrétaire général de l’Élysée, Jean-Louis Bianco. Mais la cohabitation pouvait prêter, il est vrai, à ce genre de malentendu…

C’est à propos de l’Europe et des questions de défense que s’est opéré, entre François Mitterrand et moi, le rapprochement le plus sensible, jusqu’à nous permettre, le plus souvent, de parler d’une seule voix lors des négociations internationales où nous défendons, au coude à coude, les intérêts de la France.

L’Europe n’est pas, à première vue, le sujet sur lequel nous pouvons le plus facilement nous accorder. Partisan d’une Europe fédérale, François Mitterrand se réclame de l’héritage de Jean Monnet et de Robert Schuman, les pères fondateurs. Bien que dans l’opposition, le premier secrétaire du Parti socialiste a approuvé sans beaucoup de réserves, jusqu’à son accession au pouvoir, la politique européenne de la France — politique que, de mon côté, en tant que leader du RPR et membre de la majorité, j’ai plus fréquemment critiquée au cours des dernières années. Attaché à l’idée de l’Europe des nations, je me réfère à la vision qui fut celle du général de Gaulle et de Georges Pompidou, et n’ai jamais fait mystère de mes réserves à l’égard du fonctionnement même de l’institution, comme de l’élargissement de la Communauté à de nouveaux pays qu’on ne s’est nullement préparé, selon moi, à accueillir.

Mais, quels que soient ses inconvénients, l’Europe est devenue non seulement une réalité, près de trente ans après la signature du traité de Rome, mais aussi un atout pour la France, dont je perçois chaque jour la nécessité au regard de l’évolution du monde.