C’est tout le sens de mon engagement, tel que je l’exprime à l’Assemblée nationale, le 20 novembre 1986, lors du débat sur l’Acte unique européen :
Dans un monde qui connaît de telles évolutions scientifique, technologique et industrielle, et où la compétition internationale se fait toujours plus rude, il est d’un intérêt vital, pour les États membres des Communautés européennes, d’associer étroitement leurs efforts et leurs capacités et de manifester leur solidarité et leur cohésion. […]
La construction de l’Europe nous appelle à un nouvel effort. Il est justifié par la défense des valeurs qui sont les nôtres et qui n’ont aucune chance de survivre — et cela serait au détriment de l’ensemble de l’humanité — si nous restons obstinément divisés.
Elle éveille aussi de nouveaux espoirs. À la place qui est aujourd’hui la mienne, je veillerai avec la plus extrême attention à ce que la France, consciente de l’importance de l’enjeu, témoigne en l’occurrence de ce dont elle est capable lorsqu’elle est rassemblée autour d’une grande ambition et au service d’une grande cause.
C’est en fait le cas. Même si l’Acte unique n’est qu’un pas modeste dans cette direction, il indique une volonté, et c’est une volonté nationale que nous devons soutenir.
Signé par le gouvernement précédent et ratifié par la nouvelle majorité le 16 décembre 1986, cet Acte ouvre la voie à la réalisation du Marché unique européen, c’est-à-dire à la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes d’ici à la fin de 1992. La frange gaulliste la plus traditionnelle y est hostile, mais, après mûre réflexion, j’ai décidé d’apporter tout mon appui à cette étape décisive de la construction européenne, comme je le ferai, six ans plus tard, pour la ratification du traité de Maastricht.
Mon seul différend avec François Mitterrand porte sur l’adhésion de l’Espagne au Marché commun, acquise dans son principe, sans que tous les problèmes y afférant aient été encore réglés. Je conserve un si mauvais souvenir des conditions précipitées dans lesquelles l’Angleterre a fait son entrée dans l’Europe, me trouvant en première ligne à cette époque en tant que ministre de l’Agriculture, que je redoute toute nouvelle improvisation dans ce domaine. Or, l’arrivée de l’Espagne soulève beaucoup de difficultés encore non résolues, notamment pour les agriculteurs français menacés par la concurrence des produits espagnols, mais aussi à propos du terrorisme basque et de la manière de le traiter désormais dans le cadre européen.
Je me suis ouvert à plusieurs reprises au chef de l’État de cette double préoccupation, sans jamais obtenir de lui de réponse rassurante. Le 11 mars 1987, je saisis l’occasion du sommet franco-espagnol qui se tient à Madrid et où nous sommes présents l’un et l’autre, pour regretter publiquement, lors d’une conférence de presse, la légèreté avec laquelle mes prédécesseurs socialistes ont envisagé l’ensemble de ces questions. J’annonce que je me montrerai, quant à moi, aussi soucieux de la défense de nos intérêts économiques que de la sécurité de notre territoire en procédant à autant d’extraditions que nécessaire de militants basques suspects d’actes de terrorisme. Piqué au vif, François Mitterrand dénoncera le lendemain mon intervention, la jugeant déplacée dans le contexte d’une rencontre internationale qui se tient à l’étranger, où nous sommes, lui et moi, les représentants de la France. Mais il n’eût pas été honnête de laisser croire, ce jour-là, que nous parlions d’une même voix.
À ce sujet, comme sur la question des ressources communautaires, je me trouve souvent plus proche des positions affirmées par mon homologue britannique, Margaret Thatcher, avec la fougue et le tranchant qu’on lui connaît. Notre complicité n’est d’ailleurs pas sans irriter François Mitterrand, qui prendra ombrage, en novembre 1986, lors du sommet franco-anglais, de notre long tête-à-tête organisé, à la demande de Margaret Thatcher, en marge des entretiens officiels. J’ai déjà eu l’occasion, comme maire de Paris ou président du RPR, de la rencontrer depuis son arrivée au pouvoir en 1979. Mais c’est la première fois que je suis confronté à elle en tant que chef de gouvernement.
Ses positions inflexibles, intransigeantes ont fait d’elle une des personnalités les plus redoutées de la scène internationale. Chacun sait, depuis la guerre des Malouines, en 1982, où elle n’a pas hésité à intervenir militairement contre l’Argentine pour récupérer un territoire dont son pays revendique la souveraineté, que Margaret Thatcher ne reculera devant rien pour défendre les intérêts britanniques. Mais ce qui fait sa grandeur à mes yeux, c’est d’abord sa force de conviction. Je l’ai observée durant certaines réunions auxquelles il m’est arrivé d’assister à Londres, avec tel ou tel de ses ministres. Elle ne cherchait pas à imposer d’autorité son point de vue, mais employait toute son énergie à convaincre du bien-fondé de ses analyses et à faire partager ses idées, y réussissant d’autant mieux qu’elle ne doutait jamais d’avoir raison.
Après des années de contentieux entre Paris et Londres à propos de la politique agricole commune, dont Margaret Thatcher a été longtemps une adversaire acharnée, c’est une relation franco-britannique plus apaisée qui a commencé de s’établir depuis mon arrivée à Matignon en mars 1986. Cette sorte de lune de miel tient en grande partie au fait que nos deux gouvernements partagent la même inquiétude vis-à-vis du laxisme de la Commission européenne et de sa volonté de s’ériger en super-État, et le même souci de renforcer la discipline budgétaire à l’heure où les pays du Sud entrant dans la Communauté chercheront, selon la formule de Margaret Thatcher, à « soutirer le maximum d’argent des pays du Nord ». Alors que la France est prête malgré tout, conformément à la logique communautaire, à faire un effort important en faveur de l’Espagne et du Portugal, la Grande-Bretagne, par la voix de son Premier ministre, se déclare nettement plus réticente quant à sa propre contribution.
Je me souviens du coup de colère de Margaret Thatcher, lors d’une conversation à Matignon le 29 juillet 1987, au sujet du financement des dépenses agricoles communes. Elle s’en prit vivement, ce jour-là, à l’attitude des Allemands, qui n’attachaient pas suffisamment d’importance, selon elle, au montant de ces dépenses, tant ils tiraient avantage de la politique agricole européenne. « Les Allemands donnent l’impression de ne pas compter, s’écriait-elle. Ils se prononcent avec force en faveur de la discipline budgétaire, mais lorsqu’il s’agit d’agriculture, ils feraient n’importe quoi pour s’acquérir la sympathie de pays comme la Grèce, l’Espagne ou le Portugal, et sont toujours disposés à payer davantage. Cette attitude est inadmissible. La Communauté doit s’attacher à la discipline budgétaire. La Grande-Bretagne insistera avec force sur ce point, encore et toujours. La Communauté a pris des décisions difficiles et courageuses sur les produits laitiers, sur la réduction des excédents de lait, de beurre, de lait en poudre. Il reste à prendre des décisions du même ordre sur les céréales. Et il faut se préoccuper de la surproduction de matières grasses végétales. Si les pays du Sud ne veulent pas entendre raison, il suffira d’être ferme, de refuser de payer, de dire que la Communauté n’a plus d’argent. Il leur faudra bien être raisonnables, et ils doivent accepter que les prix baissent si la production augmente. »
Comme je lui faisais remarquer que ce n’était pas si simple, qu’il existait un document qui s’appelait le traité d’adhésion, et qu’il fallait bien observer ses dispositions, même si je ne m’étais pas fait faute de les dénoncer moi-même lorsque j’étais dans l’opposition, et que celles-ci permettaient aux pays du Sud, en tout état de cause, de disposer d’une minorité de blocage, Margaret Thatcher s’exclama qu’elle s’en moquait : « Minorité de blocage ou pas, il y a neuf pays qui prennent l’argent, trois seulement qui paient, et je n’accepte plus de remettre au pot ! Payez si vous voulez, je ne paierai pas. Les Allemands le feront, vous le ferez, je ne paierai pas ! D’ailleurs, il n’y a plus d’argent. »