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Margaret Thatcher conclut sur un mode plus modéré, en concédant que la politique agricole commune, en soi, n’était pas mauvaise. Mais c’était la façon dont elle était mise en œuvre qui était répréhensible. Il y avait certainement des solutions, mais il fallait se mettre d’accord sur la tactique à suivre. Elle comprenait toutefois que le calendrier politique français ne se prêtait pas à un débat de fond dans les mois à venir. Elle ne voulait pas créer de problèmes au gouvernement que je dirigeais. Elle était disposée à « botter en touche » aussi souvent que nécessaire jusqu’au mois de mai 1988, date de la prochaine élection présidentielle.

Bien plus que sur les affaires agricoles, c’est à propos des relations Est-Ouest et de la question du désarmement que l’attitude de l’Allemagne me paraît inquiétante. Non que l’entente franco-allemande, pilier de la construction européenne, soit en elle-même menacée. J’ai une totale confiance dans la volonté du chancelier Helmut Kohl de perpétuer l’œuvre de son lointain prédécesseur, Konrad Adenauer. Profondément allemand et attaché à l’idée de la réunification de son peuple, Helmut Kohl est tout aussi profondément européen et soucieux de préserver l’accord scellé entre nos deux pays, dont François Mitterrand et lui ont donné au monde une image inoubliable en posant main dans la main devant l’ossuaire de Douaumont, le 22 septembre 1984. Mais Paris et Bonn ne s’avèrent plus tout à fait sur la même longueur d’onde, deux ans plus tard, s’agissant d’un problème toujours épineux entre les deux gouvernements : celui du désarmement nucléaire du continent européen, relancé par le nouveau maître du Kremlin, Mikhaïl Gorbatchev, lors de sa rencontre avec le président Reagan à Reykjavik, le 12 octobre 1986.

La France a toujours été favorable à l’« option zéro » touchant la réduction des arsenaux nucléaires des deux grandes puissances et de leurs alliés. À condition que cet objectif ne se traduise pas, en fin de compte, par la seule neutralisation de l’Europe, ce à quoi pourrait aboutir la proposition de Mikhaïl Gorbatchev, approuvée par Ronald Reagan, de supprimer toutes les forces nucléaires à portée intermédiaire américaines et soviétiques sur le continent. Proposition bien accueillie par les dirigeants allemands et une opinion publique de plus en plus acquise, outre-Rhin, aux thèses pacifistes, mais reçue avec une grande méfiance par la France et l’Angleterre qui y voient un risque de déstabilisation de l’Europe, au profit de l’URSS. Laquelle conserverait dans le même temps une supériorité militaire écrasante en termes d’armements conventionnels et de missiles balistiques. À terme, c’est tout le système de dissuasion français et britannique qui peut voir son existence menacée sous la pression de Moscou et avec l’assentiment de Washington, dont l’attitude à Reykjavik n’a pas été sans faiblesse ni ambiguïté.

Le comportement du président Reagan, prêt à consentir, si ses conseillers n’y avaient mis bon ordre, à une dénucléarisation généralisée au profit d’une défense spatiale non nucléaire — le projet IDS (Initiative de Défense Stratégique), popularisé sous l’appellation de « guerre des étoiles » —, n’est pas de nature à rassurer ses alliés occidentaux. Au début de décembre 1986, la visite à Paris du secrétaire à la Défense, Caspar Weinberger, permet de dissiper certains malentendus, même s’il subsiste beaucoup d’incertitudes sur les intentions américaines.

Lors de notre entretien à Matignon, je prends d’abord soin de rappeler à ce fervent défenseur du projet IDS que la France s’est dotée, depuis que je suis en charge du gouvernement, d’une nouvelle loi de programmation militaire, qui prévoit un important accroissement en valeur des crédits d’équipement affectés en priorité à tous les éléments de dissuasion. En attendant la mise au point d’un nouveau système de défense, dont les perspectives concrètes ne peuvent s’inscrire que sur le long terme, « il n’y a que la dissuasion nucléaire pour maintenir la paix », dis-je à mon interlocuteur américain, en insistant sur le fait que « les forces françaises et britanniques ne doivent pas être prises en compte dans les négociations générales américano-soviétiques ». J’ajoute que la France, favorable à une réduction de cinquante pour cent des arsenaux stratégiques, estime qu’« aller au-delà poserait des problèmes » et que « les efforts de désarmement doivent progresser du même pas dans tous les domaines et ne pas oublier la menace conventionnelle et chimique ».

Caspar Weinberger me fait une analyse plutôt rassurante de la conférence de Reykjavik où « les Soviétiques, me dit-il, ont avancé un grand nombre de propositions très importantes en apparence, mais, en fait, pas très sérieuses concernant l’élimination des armes nucléaires, pour amener les États-Unis à renoncer à l’IDS. Celle-ci, poursuit-il, semble effrayer Moscou autant que les Pershing il y a quelques années ». De leur côté, les États-Unis n’avanceront de propositions en termes de désarmement que si elles leur laissent, me dit-il, « les moyens d’une dissuasion efficace », n’entraînant pas « un découplage avec l’Europe » et contribuant surtout « à éliminer les armes soviétiques les plus menaçantes ». C’est dans ce contexte qu’il faut envisager, selon lui, la négociation en cours entre Moscou et Washington sur la destruction simultanée des FNI, les forces nucléaires à portée intermédiaire.

En fait, tout réside, à ses yeux, dans le degré de confiance qu’on peut accorder ou non au nouveau dirigeant de l’URSS. Je suis moins optimiste, à cet égard, que François Mitterrand, convaincu qu’il y a davantage à espérer qu’à redouter des intentions de Mikhaïl Gorbatchev. Ma propre conviction, à ce moment-là, est que ce dernier n’entend pas remettre en cause le système soviétique, mais le rendre plus moderne et efficace, et qu’en politique étrangère il poursuit l’objectif qui fut celui de tous ses prédécesseurs : faire en sorte que l’Europe devienne l’otage de l’URSS.

J’aurai à ce sujet un échange plutôt vif avec le chef du Kremlin lors de ma visite officielle à Moscou le 15 mai 1987. Mikhaïl Gorbatchev se mettra en colère lorsque je m’étonnerai devant lui que son objectif prioritaire soit la réduction du nombre de têtes nucléaires en Europe. Si son autre idée, en freinant la course aux armements, est d’augmenter les ressources consacrées au développement économique de l’URSS, il n’en demeure pas moins vrai, selon moi, que son but est toujours de neutraliser, de « finlandiser » l’Europe pour mieux la dominer. Alors que d’autres pays, l’Allemagne en particulier, se laissent un peu manœuvrer par la diplomatie soviétique, il me paraît salutaire que la France et l’Angleterre aient décidé de renforcer simultanément leur propre défense.

C’est la position que j’affirmerai de nouveau à Venise, le 6 juin 1987, au cours de l’entretien commun que nous aurons, François Mitterrand et moi, avec Ronald Reagan, à l’occasion de la nouvelle réunion du G7. Alors que le président de la République tient à indiquer que la France approuve sans réserve les efforts américains en matière de désarmement et souhaite le succès de la négociation entreprise avec l’URSS, je souligne, pour ma part, la nécessité de se prémunir contre une mise sous tutelle du continent européen : « Il y a aujourd’hui 12000 têtes nucléaires en URSS, à peu près le même nombre aux États-Unis, et 600 seulement en Europe. Pourquoi, dans ces conditions, la priorité absolue serait-elle le désarmement nucléaire de l’Europe ? Nous ne pouvons évidemment pas souscrire à une telle logique. La France souhaite, quant à elle, moderniser ses forces pour pouvoir parer à toute éventualité. Elle s’inquiète, évidemment, que le désarmement soit d’abord conçu comme devant être celui de l’Europe. »