À quoi le président Reagan, qui ne cesse en nous parlant de consulter les fiches préparées par ses conseillers, me répond qu’il n’est pas question que son pays négocie pour le compte des États tiers : « Les forces françaises et britanniques ne sont pas et ne seront pas incluses dans la négociation. Les Soviétiques l’ont d’ailleurs admis et, pour le moment, ceci ne fait pas de problème. » Mikhaïl Gorbatchev lui paraît « sérieux » dans sa volonté d’« éliminer certains armements. Mais les choses ne doivent pas être faciles pour lui, ajoute-t-il, et il doit compter avec une certaine opposition ».
En novembre 1987, un mois avant la signature à Washington du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, Margaret Thatcher, en visite à Paris, me fera part de son inquiétude concernant ce nouveau sommet, Ronald Reagan ne lui paraissant pas en mesure, ni intellectuellement ni même physiquement, de « soutenir une longue négociation ». Pour elle, la dernière année de sa présidence « allait être très dangereuse pour la sécurité de l’Occident » et « la vigilance de la France et de la Grande-Bretagne ne devait pas se relâcher ».
Sans doute cette vigilance commune a-t-elle permis d’éviter que l’accord de Washington, signé à la Maison-Blanche le 8 décembre 1987, ne s’opère au détriment de l’Europe, en cherchant à remettre en cause les capacités militaires des deux seules nations susceptibles d’assurer sa stabilité.
Ce dossier, plus que tout autre peut-être, exigeait que du côté français s’exprime une unité de vue sans faille entre les deux têtes de l’exécutif. Tel a été le cas, à quelques nuances près. Tandis que François Mitterrand place les plus grands espoirs dans ce premier accord de désarmement, je reste persuadé que celui-ci, si positif soit-il, ne doit en aucune manière nous conduire à baisser la garde et qu’il s’agit de rester suffisamment dissuasif pour empêcher, à l’avenir, toute tentation d’aventure de la part des Russes ou de toute autre puissance étrangère. Mais cette différence d’analyse n’a pas été un facteur de mésentente avec le président de la République. Rares sont, en définitive, les sujets de politique étrangère sur lesquels nous n’ayons pas été complémentaires.
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L’ÉCHEC
Parmi tous les projets de réformes prévus dans notre programme de gouvernement, celui des universités était à l’évidence un des plus risqués. Il touchait à un domaine extrêmement sensible et à un milieu toujours prompt à s’embraser. Personne pourtant, ni le président de la République, avant tout préoccupé par l’affaire des ordonnances, ni aucun syndicat étudiant, ne s’en était particulièrement ému lorsqu’il avait été présenté en Conseil des ministres le 11 juillet 1986. Élaboré sous l’autorité d’Alain Devaquet, professeur de grand renom, ministre chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur auprès de celui de l’Éducation nationale, René Monory, le texte prévoit une autonomie renforcée des universités et l’instauration d’une plus grande sélection à l’entrée de chaque établissement. Il introduit tant de changements dans le système universitaire que je m’étonne presque de le voir si peu discuté.
Ce n’est qu’à la fin du mois de novembre, après avoir pris, j’imagine, le temps de la réflexion, que les opposants au projet de loi Devaquet ont commencé de se signaler. Je n’ai pas de preuves, mais des certitudes, quant au rôle joué par l’Élysée dans la naissance tardive de ce mouvement contestataire. Son apparition n’a rien de spontané. La manipulation politique ne fait aucun doute quand on sait que l’appel à la grève a été lancé par un comité d’étudiants socialistes de Villetaneuse (Paris XIII). D’ailleurs, certains de ses membres ne tarderont pas à être reçus officiellement à l’Élysée par le chef de l’État, toujours prêt à se déclarer solidaire de qui pourrait contribuer à déstabiliser le gouvernement.
Déjà approuvé par le Sénat, le projet Devaquet doit être présenté à l’Assemblée nationale le 27 novembre, quand les étudiants défilent en masse dans les rues de Paris et des grandes villes de province pour exiger son retrait. Leurs critiques portent sur la hausse des droits d’inscription et leur disparité selon les établissements, la valeur spécifique des diplômes en fonction de chaque université, et, bien entendu, sur le principe même, jugé sacrilège, de la sélection.
Contrairement aux prévisions du ministère de l’Intérieur, la première manifestation, le 23 novembre, a déjà rassemblé deux cent mille participants et non dix mille comme annoncé. Quatre jours plus tard, le mouvement a encore pris de l’ampleur. Dès lors, le spectre de Mai 68 commence à hanter, autour de moi, les esprits réputés les plus solides et les moins enclins au compromis.
Dois-je retirer sans tarder un projet de loi contesté non seulement par la gauche, qui le rejette en bloc, mais aussi par une partie de la droite, résolue à en durcir les dispositions contre l’avis du ministre ? À mon grand étonnement, Charles Pasqua est le premier à me conseiller d’abdiquer face aux réactions étudiantes. « On ne pourra pas tenir, il vaut mieux lâcher tout de suite », me dit-il en substance.
Mais qu’adviendra-t-il, dans ce cas, des autres réformes si nous renonçons à les mettre en œuvre dès que la rue s’y oppose ? Capituler ainsi en rase campagne, dans l’effroi et la précipitation, serait se condamner, pour la suite, à l’inertie et à l’immobilisme. C’est l’argument que me font valoir, de leur côté, les deux ministres concernés, Alain Devaquet et René Monory, lesquels menacent de démissionner si leur texte est ainsi désavoué.
Si je ne suis pas insensible aux craintes de Charles Pasqua, pour qui le pire serait de se couper de la jeunesse en maintenant un texte apparemment contraire à ses aspirations, je ne suis pas moins attentif aux arguments de ses collègues pour qui céder aux revendications des syndicats étudiants serait se déconsidérer auprès de l’opinion. C’est tout le dilemme, en pareil cas, d’un chef de gouvernement. Celui auquel Georges Pompidou a été confronté en Mai 68 et qu’il a tenté de résoudre en tenant le meilleur équilibre possible entre dialogue et fermeté.
Par expérience et par tempérament, je me méfie de toute attitude jusqu’au-boutiste dans la gestion des conflits sociaux. D’instinct et par respect de l’opinion, je suis davantage porté à la négociation qu’à l’affrontement. La France n’est plus un pays qu’on peut gouverner à coups de diktats. La volonté de réforme a peu de chances d’aboutir si elle ne bénéficie pas d’un minimum de consentement et de compréhension. Une saine pratique démocratique commande, selon moi, non de se résigner au statu quo, mais de faire en sorte que les évolutions nécessaires s’opèrent dans la concertation plutôt que dans l’épreuve de force. La première ayant fait défaut, à l’évidence, dans le cas du projet Devaquet, c’est à la seconde solution que nous paraissons condamnés, à moins d’abdiquer au risque de perdre la face.
Le 30 novembre, lors d’une intervention télévisée, je me déclare prêt au dialogue avec les différents protagonistes de la crise, en reconnaissant qu’il y a sans doute eu, dans cette affaire, « un certain nombre de malentendus, peut-être des maladresses ». À tort ou à raison, je veux croire qu’il subsiste une chance de sauver la réforme en remettant éventuellement en cause ses dispositions les plus controversées. En acceptant, en tout cas, d’ouvrir des négociations à leur sujet… Mais c’est de ma part une erreur d’appréciation, dans la mesure où nos opposants n’attendent qu’une chose, en réalité : le retrait pur et simple du projet de loi. Les principaux ministres et responsables de la majorité restent fortement divisés à ce propos, les uns me pressant d’en finir au plus vite, les autres de tenir bon, sous peine de ne plus avoir les moyens de gouverner. Cette dernière position, défendue entre autres par Pierre Messmer, le président du groupe RPR à l’Assemblée nationale, reste en grande partie la mienne, compte tenu de l’impossibilité de trouver, dans l’immédiat, un terrain d’entente avec le mouvement étudiant.