Выбрать главу

Le 5 décembre, j’accompagne François Mitterrand au sommet européen de Londres, chargeant Édouard Balladur, en tant que ministre d’État, de suivre le dossier Devaquet à ma place. Alors que les affrontements tendaient à s’envenimer depuis la veille, entre forces de l’ordre et manifestants les plus radicaux — souvent de simples casseurs —, des incidents particulièrement violents éclatent ce soir-là, au Quartier latin. Vers 1h30 du matin, un étudiant, Malik Oussekine, est matraqué, dans le sas d’entrée d’un immeuble de la rue Monsieur-le-Prince, peu après l’évacuation de la Sorbonne, par trois policiers appartenant à l’escadron des voltigeurs motocyclistes. Déjà malade, et sous dialyse, le jeune homme décède de ses blessures. Édouard Balladur m’apprend la nouvelle, dans la nuit.

Je rentre à Paris aussitôt, choqué par ce qui vient de se produire et déterminé à en tirer les conséquences. Aucune réforme ne vaut la mort d’un homme. Tous ceux qui me connaissent savent que je n’ai pas grand-chose en commun, à cet égard, avec Margaret Thatcher, préférant laisser mourir de faim une douzaine de militants irlandais que de céder à leurs revendications. Il n’est pas question pour moi de passer outre à un drame de cet ordre. Ne fût-il qu’accidentel, c’est l’accident de trop, celui que rien ne saurait justifier à mes yeux. Le 8 décembre, j’annonce le retrait du projet Devaquet.

« C’est une sage décision », me déclare François Mitterrand, qui me l’a recommandée avec la bienveillance de celui qui ne doute pas du bénéfice qu’il pourra en retirer. « Comme vous le savez, j’ai moi-même renoncé à un projet de loi sur l’enseignement. Vous n’ignorez pas que je m’en suis bien porté ! »

Je n’en crois pas un mot naturellement, sachant surtout qu’il y a des échecs plus coûteux que d’autres, et que celui-là, en raison de la mort de Malik Oussekine, risque de ternir durablement le bilan de mon gouvernement, si positif soit-il par ailleurs. J’aurai beau faire valoir, le moment venu, chiffres à l’appui, que la situation économique du pays est meilleure, après deux années de pouvoir, que celle que nous avons trouvée à notre arrivée, que des résultats ont été obtenus, quoique insuffisants, dans la lutte contre le chômage, et des progrès accomplis en matière de sécurité comme de politique sociale, c’est sur un autre plan, moral et politique, que nous serons jugés, en définitive.

François Mitterrand ne s’y trompe d’ailleurs pas, qui, annonçant sa candidature à l’élection présidentielle, sur le plateau d’Antenne 2, le 22 mars 1988, se pose en garant de l’unité nationale, de la paix civile et de la cohésion sociale, en dénonçant, avec une virulence calculée, l’emprise exercée sur le pays par « des esprits intolérants, par des partis qui veulent tout, par des clans et par des bandes ».

Ces attaques m’ont indigné à l’époque, tant je les estimais injustes et excessives. Mais je dois bien reconnaître aujourd’hui que ses critiques sur l’État-RPR n’étaient pas toutes infondées et que je m’étais moi-même enfermé, sans toujours m’en rendre compte, dans un fonctionnement politique trop partisan et des schémas de pensée trop rigides. Ce n’est pas à la cohabitation proprement dite, si pervers soit ce système sous bien des aspects, que j’attribue mon échec électoral face au président sortant, mais au fait d’être devenu prisonnier d’une image politique qui ne me ressemblait pas, en réalité, celle d’un homme de droite au sens le plus limitatif du mot. Il était plus facile à mon adversaire, dans ces conditions, de se poser en homme d’ouverture…

Candidat déclaré à l’élection présidentielle dès le 16 janvier 1988, et aussitôt entré en campagne, je bénéficie, certes, d’un parti en ordre de marche, d’un réseau d’élus et de militants aussi efficaces qu’enthousiastes. Mais l’entrée en lice de Raymond Barre, pourfendeur acharné de la cohabitation dont il m’impute l’entière responsabilité, en même temps que de l’État-RPR dont il dénonce à son tour « l’esprit de clan », fait voler en éclats l’unité de la majorité que je suis parvenu à réaliser deux ans auparavant et à préserver depuis lors, non sans efforts ni concessions. Privé d’une partie des électeurs centristes, que François Mitterrand s’emploie de son côté à séduire en faisant miroiter aux dirigeants du CDS une possible alliance pour la suite, me voici réduit du même coup à ne pouvoir compter que sur le soutien d’un appareil politique puissant et solidement implanté, mais décrié de tous côtés et seul, désormais, à se réclamer d’un bilan gouvernemental forcément contesté.

À cela s’ajoute une donnée politique devenue incontournable depuis que François Mitterrand l’a instrumentalisée contre nous : la présence d’un Front national doté de son propre groupe parlementaire et dont les thèses n’ont cessé de gagner du terrain auprès de l’opinion. Le Pen sera de nouveau candidat à l’élection présidentielle, promis, cette fois, à un score important. Malgré les pressions d’une partie de mon entourage et le souhait manifeste d’un partie de notre électorat, je me suis toujours refusé à envisager toute alliance ou même amorce de dialogue avec le Front national depuis la déplorable affaire de Dreux, en 1983. De son côté, Le Pen a tout tenté pour m’attirer dans ses filets, allant jusqu’à me piéger, un jour d’août 1987, pour accréditer l’idée que nous serions en relation.

Alors en vacances, en famille, au cap d’Antibes, je rentre de la plage ce jour-là, en fin de matinée, quand je vois surgir devant moi, sur le petit chemin que j’ai l’habitude d’emprunter pour regagner mon hôtel, un homme qui me tend la main avec beaucoup d’insistance, en me lançant un « Bonjour, monsieur Chirac ! » sonore et appuyé. Comme je marchais la tête un peu baissée, je n’ai d’abord pas reconnu celui dont j’étais en train de serrer la main. C’était Le Pen souriant, empressé, manifestement ravi d’être parvenu à ses fins : me contraindre à le saluer.

Cette rencontre n’avait rien pour lui de fortuit, comme on peut l’imaginer. M’ayant repéré depuis plusieurs jours et sachant quel chemin j’empruntais quotidiennement, il s’était fait accompagner discrètement d’un photographe pour « immortaliser » la scène. Je ne m’en rends pas compte sur l’instant. Je ne l’apprendrai qu’à mon retour à Paris, par le patron de l’agence Sipa Press, Göksin Sipahioglu, qui, ayant acheté cette photo, vient aussitôt me voir à Matignon pour m’en restituer l’original. « Ce sont des méthodes scandaleuses, me dit-il. J’ai acquis cette photo parce que c’était mon devoir. Mais il n’est pas question que je l’utilise. Je vous la rends… » Je lui propose de le rembourser, mais il refuse. Le Pen en ayant probablement gardé un double, ce cliché sortira malgré tout dans la presse, quelque temps plus tard, mais sans produire sur l’opinion l’effet escompté.

Ce n’est qu’entre les deux tours de l’élection présidentielle que j’ai fini par me résigner à l’idée d’une rencontre secrète avec le leader du Front national. « Il faut que tu voies Le Pen », ne cessait de me répéter Charles Pasqua, convaincu que mon attitude était politiquement suicidaire. Mais mieux valait perdre une élection, selon moi, que de vendre son âme. Quelles qu’en soient les conséquences, je me refusais à transiger sur les valeurs auxquelles j’étais le plus attaché. À quoi bon discuter avec un homme à qui je n’avais, en fait, rien à dire, tant je détestais tout ce qu’il représentait ?