Au vu des résultats du premier tour, plutôt décevants, il faut bien le reconnaître — j’ai obtenu un peu moins de 20 % des suffrages, talonné par Raymond Barre avec 16,6 % et largement distancé par François Mitterrand qui a rassemblé plus de 34 % des voix —, la pression de Pasqua se fait plus forte pour que je pactise avec Le Pen, dont le score, 14,4 %, est loin d’être négligeable. « Il faut que tu le rencontres, insiste-t-il, tu ne peux plus l’ignorer totalement… » Il n’est plus le seul à me tenir ce langage. Beaucoup, autour de moi, sont désormais du même avis. Le plus inattendu est Édouard Balladur, lequel vient m’expliquer à son tour, en y mettant les formes avec sa subtilité coutumière, qu’il est devenu indispensable de s’entendre, d’une manière ou d’une autre, avec le Front national.
Je persiste à exclure toute éventualité de ce genre, mais consens malgré tout à me rendre au rendez-vous que Charles Pasqua se propose d’organiser discrètement avec Le Pen, dans un appartement de l’avenue Foch appartenant à un de ses amis. Pasqua m’y accueille, avant de me laisser seul, en tête à tête, avec Le Pen. L’entretien est très bref, quelques minutes à peine. Le temps de confirmer à Le Pen que je n’entends faire aucune concession aux idées du Front national, ni sceller la moindre alliance avec lui. Constatant qu’aucun accord n’est possible entre nous, Le Pen me répond qu’il n’a aucune raison, dans ces conditions, de lancer un appel en ma faveur.
Je n’en suis pas surpris et me sens soulagé, d’une certaine manière. Le pire eût été qu’il se mette en tête, malgré tout, de m’apporter son soutien. En lui signifiant une fin de non-recevoir, je suis au moins parvenu à l’en dissuader. Le 1er mai 1988, le leader du Front national demandera tout au plus à ses électeurs de n’apporter aucune voix à François Mitterrand, les laissant libres de choisir entre le vote blanc et celui qu’il qualifie de « candidat résiduel ». Un moindre mal…
Raymond Barre s’est rallié à ma candidature dès le 24 avril, au soir du premier tour. J’avais prévu de faire de même, au cas où il m’aurait devancé. Un solide report des voix centristes m’est nécessaire pour espérer l’emporter. En se présentant d’entrée de jeu comme un président d’ouverture et de rassemblement, François Mitterrand s’est positionné de telle manière qu’il réussira sans peine à capter une frange importante de cet électorat. J’en suis d’autant plus conscient que je ne parviens pas, dans le même temps, à m’affranchir de mon image un peu rebutante de chef de parti, d’homme d’ordre et de conservateur. « Facho-Chirac », comme certains se sont plu jadis à me surnommer, n’a pas encore disparu de tous les esprits. On ne se débarrasse pas facilement de ce genre d’étiquette.
L’affaire calédonienne, survenue en pleine campagne présidentielle, n’arrange rien à cet égard. Se fondant sur le constat irréfutable qu’une majorité d’habitants de ce territoire est favorable à son maintien au sein de la République — 98 % se sont prononcés en ce sens le 13 septembre 1987, lors du référendum sur l’autonomie de la Nouvelle-Calédonie, boycotté par les indépendantistes —, mon gouvernement a fait adopter un nouveau statut révisant celui élaboré par nos prédécesseurs sous l’angle d’une « indépendance-association » et devenu, de fait, illégitime.
Le ministre en charge du dossier, Bernard Pons, s’est efforcé depuis lors de maîtriser une situation restée explosive, après les premiers incidents intervenus en 1984 entre les militants indépendantistes du FLNKS de Jean-Marie Tjibaou et les membres du RPCR, l’antenne locale du RPR, de Jacques Lafleur.
Après plusieurs affrontements meurtriers entre activistes des deux bords, la tragédie qu’on redoutait se produit sur la petite île d’Ouvéa, le vendredi 22 avril, avant-veille du premier tour de l’élection présidentielle. Le poste de gendarmerie est pris d’assaut par un commando canaque : quatre gendarmes sont tués, vingt-trois autres pris en otages et conduits dans une grotte voisine. Je décide aussitôt que tout doit être mis en œuvre pour les libérer, au besoin par la force. Le chef de l’État souhaite dans un premier temps qu’on s’efforce de régler les choses par la négociation. Celle-ci se révélant sans issue, il finit par donner son accord, le 3 mai, à cinq jours du second tour, pour que les forces armées passent à l’action. L’opération, dans un premier temps déconseillée par les militaires, qui l’ont ensuite jugée réalisable, se solde par une tuerie épouvantable : deux soldats et dix-neuf Canaques y laissent la vie. On ne tarde pas à me soupçonner d’avoir utilisé la manière forte à des fins électorales. Soupçon misérable, que je ne prends pas la peine de réfuter, tant il va de soi qu’un tel drame résulte d’un engrenage devenu incontrôlable et d’une décision dont, en tout état de cause, je ne suis pas seul responsable…
Ce massacre, que personne ne pouvait souhaiter, éclipsera quelque peu une nouvelle dont tout le monde ne pouvait que se réjouir : la libération des derniers otages du Liban, Marcel Carton, Marcel Fontaine et Jean-Paul Kauffmann, obtenue la veille et, à travers elle, la fin désormais possible du contentieux avec l’Iran. Avant de quitter mes fonctions de Premier ministre, le 10 mai 1988, je serai en mesure de remettre à François Mitterrand et à mon successeur, Michel Rocard, le calendrier fixé avec Téhéran pour le rétablissement des relations diplomatiques avec la France.
Ironie du sort, c’est à propos du dossier iranien que s’est joué, à mon détriment, lors du débat télévisé qui m’a opposé à François Mitterrand, le 28 avril, le moment décisif de la campagne du second tour. Je n’attendais rien de bon de ce face-à-face, n’ayant jamais été très à mon aise, comme on sait, à la télévision. Est-ce chez moi une forme de timidité ou de stress que je ne parviens pas à dominer ? Toujours est-il que je n’ai jamais réussi à être tout à fait naturel ni vraiment sympathique dans ce genre d’exercice… Mais ce qui a joué contre moi, ce soir-là, durant la fameuse séquence concernant l’affaire Gordji, ce n’est pas, de ma part, un quelconque embarras — je me sentais, au contraire, plutôt sûr de moi à ce moment-là —, mais le fait que les téléspectateurs n’aient pu constater celui de mon adversaire.
François Mitterrand avait obtenu, en effet, qu’il n’y ait aucun « plan de coupe » permettant de voir les réactions de l’autre candidat. Quand je lui ai demandé s’il pouvait réfuter ma « version des choses en me regardant dans les yeux » et qu’il a déclaré, en apparaissant seul à l’écran pour me répondre : « dans les yeux, je la conteste », je fus le seul à pouvoir observer que François Mitterrand n’en faisait rien, détournant plutôt son regard au lieu de le fixer dans le mien, comme je le lui demandais. C’est ainsi que notre confrontation s’est trouvée amputée d’un instant de vérité qui aurait pu être décisif en ma faveur. Mais c’est l’inverse qui s’est produit…
Le 8 mai 1988, François Mitterrand sera réélu président de la République avec un peu plus de 54 % des suffrages exprimés. Mon échec, le deuxième après celui de 1981, paraît cette fois sans appel. Je n’ai jamais pensé, cependant, ni à ce moment-là, ni plus tard, qu’il pouvait être définitif.
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LA RECONQUÊTE
Sitôt quittées mes fonctions de Premier ministre, je me souviens d’avoir demandé à Maurice Ulrich, dans la voiture qui nous raccompagnait à l’Hôtel de Ville, d’organiser dès la semaine suivante une réunion de l’ensemble des directeurs pour préparer les futures élections municipales. Le combat continue. À cinquante-six ans, je ne me sens nullement disposé à lâcher prise, ni même à douter sérieusement de mon avenir.