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Au lendemain de cette défaite, suis-je aussi abattu et désemparé que d’aucuns le racontent et qu’il m’arrive probablement de le laisser paraître ? Le coup est rude, à quoi bon le nier ? Mais pas au point de m’avoir fait sombrer dans cette dépression qu’on m’a prêtée en ce temps-là, et depuis lors, avec tant d’insistance. À force d’en entendre parler, je finirai par aller consulter mon médecin et ami, le professeur Steg, pour savoir s’il me trouve dans un état psychologique aussi inquiétant qu’on le dit. « Ady », comme je l’appelle, me rassurera aussitôt. « À ma connaissance, me répond-il, vous n’êtes pas sujet à ce genre de problème… »

Quelle que soit la lassitude ou même l’amertume que je puisse éprouver après deux longues et difficiles années de gouvernement et au terme d’une campagne épuisante, il n’est pas, de toute façon, dans ma nature d’y céder, ni de me plaindre de mon sort. J’appartiens, en outre, à une génération de responsables politiques qui n’a pas pour habitude d’afficher ses états d’âme.

Ceci ne m’empêche pas de m’interroger sur les raisons non seulement politiques, mais personnelles du désaveu que je viens de subir et les leçons que je dois en retirer. Pourquoi les Français m’ont-ils refusé, pour la deuxième fois, leur confiance ? Qu’est-ce qui, chez moi, les inquiète ou les déroute ? « Les Français n’aiment pas mon mari », estime alors Bernadette. Sans doute a-t-elle raison, mais je ne me résous pas à le croire. Ce n’est pas ce que je ressens lorsque je les côtoie. Mais peut-être n’ai-je pas su trouver les mots justes pour leur parler, les convaincre, incarner une ambition pour la France qui réponde à leurs attentes, leurs espoirs et leurs préoccupations… L’élection d’un président de la République, telle que l’a voulue et conçue le général de Gaulle, procède d’une alchimie particulière qui ne s’improvise pas. C’est toujours, dit-on, la rencontre mystérieuse d’un homme, d’un peuple et d’un moment de son histoire. Et celle-ci, à l’évidence, ne s’est pas produite.

Le débat auquel je suis confronté, dans la période qui suit ce rendez-vous manqué de mai 1988, n’a jamais été aussi crucial depuis le début de mon engagement politique. C’est d’abord à un retour sur moi-même qu’il me convie, dans la solitude inévitable des lendemains de défaite. En mon for intérieur, je ne doute pas de mes capacités à rebondir, à atteindre la fois suivante le point d’arrivée que je me suis fixé. Mais je sais aussi qu’un autre cheminement s’impose pour y parvenir : celui d’un homme évoluant au plus près de ses convictions, s’affirmant tel qu’il est et s’exprimant selon son cœur, fidèle à ses valeurs, ses principes, son idée de la France et sa vision du monde.

Dans l’immédiat, quelques-uns s’interrogent autour de moi sur l’avenir du mouvement gaulliste, dont Alain Juppé est devenu le secrétaire général en juin 1988, succédant à un autre de mes proches, Jacques Toubon. Mais le souci de ceux qui se posent une telle question est avant tout de savoir s’il me reste encore un rôle à jouer à la tête du RPR et, sous prétexte de rénovation, comment organiser, en réalité, ma succession. Je ne leur en veux pas de penser qu’il vaut peut-être mieux changer de leader, ni de me reprocher de n’avoir pas réussi à les mener à la victoire. Et peut-être suis-je, en effet, cet « homme fini » qu’ils ne se privent pas de brocarder. La politique est ainsi faite et je ne suis pas étonné que certains, me sentant affaibli, songent à voler de leurs propres ailes. Mais il n’en est pas moins vrai que rien, à tort ou à raison, ne m’incite alors à abdiquer comme ils le souhaiteraient, l’adversité, d’où qu’elle vienne, étant plutôt de nature à me galvaniser.

En mars 1989, les électeurs parisiens me confirment massivement leur confiance en permettant à la majorité sortante de s’imposer, pour la deuxième fois consécutive, dans tous les arrondissements de la capitale. Alors que plusieurs grandes villes de province, Strasbourg, Dunkerque, Quimper ou Aix-en-Provence, basculent à gauche, Paris a résisté de manière éclatante à la poussée socialiste. Cette victoire me conforte dans le sentiment que je suis probablement le seul, au sein de l’opposition nationale, à pouvoir encore remporter les futures batailles électorales.

Tel n’est pas l’avis, cependant, de la petite douzaine de jeunes parlementaires RPR ou UDF qui, le 6 avril 1989, lancent contre moi — mais Raymond Barre et Valéry Giscard d’Estaing sont également visés — un Manifeste de la rénovation réclamant la constitution d’un parti unique de la droite et du centre. C’est leur seul véritable projet pour la France. Le seul, en tout cas, sur lequel ils ont réussi à s’entendre.

Parmi eux, je regrette de voir figurer Philippe Séguin. Probablement me tient-il rigueur de lui avoir préféré Alain Juppé pour assurer la direction du RPR, comme il m’en voudra plus tard d’avoir désigné celui-ci comme « le meilleur d’entre nous », formule qui ne pouvait guère lui faire plaisir, en effet, mais ne visait pas à le blesser. On oublie toujours à quel point la politique est aussi faite d’affectivité. Combien se sont éloignés de moi parce qu’ils se sentaient mal aimés ou incompris ?

Philippe Séguin a été de ceux-là, très souvent. Notre relation en a souffert, même si je lui ai toujours conservé estime et affection. Son caractère peut se révéler difficile, brutal, parfois même insupportable. Ceci n’en fait pas moins de Philippe Séguin, à mes yeux, un responsable politique de premier ordre, habité par des convictions gaullistes exigeantes et passionnées, et sachant les défendre avec force, courage et énergie. Un homme de devoir et d’engagement, soucieux du bien public et foncièrement attaché au service de l’État. Mais autant ma relation avec Alain Juppé a toujours été naturelle, sûre et spontanée, autant celle nouée avec Philippe Séguin doit être constamment recherchée, travaillée, acquise parfois au prix d’efforts démesurés.

S’il comprend très vite le peu de sérieux de l’entreprise rénovatrice et a tôt fait de s’en dissocier, Philippe Séguin entre de nouveau en dissidence, l’année suivante, en s’alliant avec Charles Pasqua à la veille de nos assises nationales qui doivent se tenir au Bourget en février 1990, pour obtenir un changement de ligne politique à la direction du RPR. Comme Séguin, Pasqua ne me pardonne pas mon échec à la présidentielle, dont il rejette la faute sur la cohabitation que j’ai eu tort d’accepter, d’après lui, bien qu’il y ait lui-même pris une part déterminante. Refusant maintenant la stratégie d’union avec l’UDF que j’entends préserver, Philippe Séguin et lui préconisent un retour aux fondamentaux du gaullisme, sans compromis aucun avec les convictions de nos partenaires.

Le débat d’idées est nécessaire au sein d’une famille politique et je l’ai moi-même souhaité en favorisant, d’un commun accord avec Alain Juppé, la constitution de courants internes à l’intérieur du Rassemblement. La motion déposée par le tandem Pasqua-Séguin en vue d’une refondation du RPR n’aurait donc rien, en soi, qui puisse me choquer, si elle ne me paraissait inspirée par une autre motivation : l’éviction d’Alain Juppé et, à travers elle, la limitation de mon propre rôle à la présidence du RPR.

Je réagis en conséquence, déterminé à barrer la route non seulement à une opération purement politicienne, mais plus encore à l’idée même de transformer le mouvement gaulliste en une organisation monolithique et passéiste. À celle présentée par Philippe Séguin et Charles Pasqua, j’oppose donc ma propre motion, signée conjointement avec Alain Juppé, et clarifie d’une formule, que n’eût peut-être pas désavouée le Général, tout ce qui me distingue de la position adverse : « Si vous cherchez la place de Chirac dans le Rassemblement, vous ne la trouverez ni à gauche, ni à droite, ni au centre, mais au-dessus et avec tous les moyens de l’occuper. »