« Encore faut-il se méfier des idées trop théoriques, dont le meilleur exemple est l’ “éco-taxe” que la Communauté européenne voudrait imposer. Limitée à l’Europe, elle aurait des effets pervers, dans la mesure où les États-Unis, avec la Chine et le Brésil, sont les principaux responsables des émissions de gaz. Cette “éco-taxe” pèserait donc sur la compétitivité des entreprises européennes, sans s’attaquer au problème là où il se pose avec le plus d’acuité.
« De même, il faut en finir avec cette soi-disant tradition vertueuse, notamment de la France, qui refuse tout lien entre aide et action pour l’environnement. Les investissements, les transferts de technologie, l’assistance technique doivent être encouragés dans les pays qui intègrent les considérations écologiques dans leurs politiques nationales.
« De même, devrait-on, dans nos procédures d’aide à l’exportation, donner priorité à ce qui favorise conjointement le développement et l’environnement : tel est par exemple le cas des équipements améliorant l’alimentation en eau potable, le traitement et l’élimination des déchets, ou encore la fourniture d’énergies renouvelables.
« En clair, il faut rompre avec la politique “de la fin de mois”, humiliante pour les pays aidés, coûteuse pour le contribuable français, bénéficiant trop souvent à des entreprises étrangères, pour promouvoir une politique de partenariat mutuellement bénéfique. À l’aide accordée au développement par les pays riches doit correspondre, au Sud ou à l’Est, une contrepartie pour l’environnement.
« Ce qui est en cause, c’est le droit à l’existence de milliards d’hommes sur cette Terre. Ce qui est à l’ordre du jour et au cœur de notre avenir, c’est la solidarité, c’est-à-dire la volonté politique d’inventer enfin une solidarité planétaire. Jusqu’à présent, elle a manqué. »
Cet enjeu, comme tous ceux auxquels le monde est confronté, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, achève alors de me convaincre que la réponse aux grands problèmes de l’humanité passe par une coopération renforcée entre les nations fondées à se reconnaître une communauté de destin. C’est tout l’intérêt, à mes yeux, de la construction européenne et tout le sens de mon engagement en faveur d’une coopération toujours plus étroite entre les pays et les États qui ont décidé de s’y associer. Comment ne pas ressentir plus que jamais la nécessité d’une telle entreprise à l’heure où l’effondrement du communisme a mis un terme à l’ordre bipolaire instauré depuis 1945, où l’Allemagne a recouvré son unité, où les États-Unis restent la seule grande puissance mondiale, où le Japon, les nouveaux pays industriels du Pacifique et la Chine elle-même connaissent une expansion considérable, où la situation de l’Afrique, enfin, ne cesse de se dégrader, aux portes mêmes de notre continent ?
Voilà pourquoi je n’ai pas hésité à prendre parti pour la ratification du traité de Maastricht, qui permet la création de l’Union économique et monétaire, impliquant celle de la monnaie unique à dater du 1er janvier 1999. J’ai demandé publiquement au président Mitterrand d’organiser un référendum à ce sujet, malgré les risques liés à ce genre de consultation. Il me paraissait impossible de ne pas solliciter directement l’avis des Français sur une question engageant à ce point leur avenir. Mais si la réponse va de soi du côté de l’UDF et du Parti socialiste, je n’ignore pas, pour les avoir quelque temps partagées, qu’elle se heurte à de fortes réticences au sein du RPR.
Beaucoup, dans nos rangs, redoutent que le traité ne porte gravement atteinte à l’indépendance et à la souveraineté de la France, en aboutissant à l’instauration d’une Europe fédérale et au renforcement d’une autorité purement bureaucratique. Or, le traité devrait, selon moi, apaiser leurs inquiétudes, puisqu’il exclut expressément un tel système et stipule que l’Union européenne « respecte l’identité nationale des pays qui la composent ». En augmentant les pouvoirs du Parlement européen, le traité permet en outre de restreindre la toute-puissance de la Commission de Bruxelles tant décriée à juste titre. Je n’ai jamais été favorable à une Europe fabriquée par des technocrates sans légitimité, comme il m’est arrivé de le dire avec une certaine véhémence lorsque cette Commission ne paraissait pas prendre suffisamment en compte les intérêts de la France.
Mais ces arguments ne parviennent pas à convaincre, au sein du RPR, tous ceux qui, sceptiques depuis toujours sur la question européenne, entendent saisir l’occasion du référendum pour sanctionner, de surcroît, la gestion socialiste. Les opposants au traité de Maastricht se mobilisent en masse sous l’impulsion conjointe de Philippe Séguin et de Charles Pasqua, qui s’évertuent tous deux à m’expliquer qu’en me prononçant pour le « oui », je trahirais les idéaux gaullistes. À leur tour, Pierre Juillet et Marie-France Garaud s’efforceront, le 4 juillet, quelques heures avant que je me déclare officiellement en faveur du traité, de me ramener à la raison, en invoquant, avec la solennité qui s’impose, ma « responsabilité historique » dans cette affaire : « Le résultat dépend de vous, insiste Pierre Juillet. De vous seul. De grâce, réfléchissez ! » Je lui réponds que « c’est tout réfléchi » et que j’irai confirmer mon choix, le soir même, à la Mutualité, lors d’une réunion de tous les cadres du mouvement.
Ce soir-là, l’accueil promet d’être houleux. Je m’y suis préparé, déterminé à laisser parler mes adversaires jusqu’à épuisement, avant d’intervenir à mon tour pour annoncer que je voterai « oui, dans l’intérêt de la France, de la paix et de la démocratie ». Hué durant la première partie de mon discours, ce qui ne m’était jamais arrivé depuis la création du Rassemblement, je réussirai à retourner la situation en fin de séance, ovationné debout par une salle, sinon conquise, du moins soucieuse de me témoigner sa fidélité.
La partie n’est pas gagnée pour autant et c’est de justesse que le « oui » l’emportera le 20 septembre 1992, avec 51,05 % des suffrages exprimés contre 48,95 % en faveur du « non ». Sans doute en eût-il été autrement si je n’avais fait prévaloir mes convictions sur des considérations plus partisanes. Je ne vois aucune raison de le regretter.
En mai 1991, à l’occasion du dixième anniversaire de son accession au pouvoir, François Mitterrand a choisi une femme, Édith Cresson, pour succéder à Michel Rocard au poste de Premier ministre. Choix à première vue judicieux. J’ai de l’estime et de la sympathie pour Édith Cresson, que je connais de longue date. J’ai même pris sa défense, un jour, à Châtellerault, lors d’une réunion publique où elle était prise injustement à partie par des militants du RPR. Elle ne manque ni de courage ni de ténacité, qualités qui lui seront fort utiles dans ses nouvelles fonctions. Mais je ne peux m’empêcher de me demander quels moyens réels de gouverner lui seront accordés. D’autant, je n’en doute pas, qu’elle sera surveillée de très près par le chef de l’État…
Autour d’elle s’établit assez vite un climat de doute et de perplexité, alimenté par ses propres bévues et entretenu en sous-main par certains de ses ministres. Rien n’est fait, il est vrai, pour lui faciliter la tâche. Face aux problèmes qui s’accumulent — aggravation du chômage, de l’insécurité, des déficits publics … — la fronde gagne peu à peu toutes les corporations, des infirmières aux agriculteurs. Mais les tensions les plus vives sont celles qui se manifestent dans les banlieues, où les incidents se multiplient, liés pour partie aux difficultés d’assimilation d’une population étrangère le plus souvent sans emploi.