Le 27 mai 1991, la mort d’un jeune « beur » durant sa garde à vue au commissariat de Mantes-la-Jolie fait scandale dans cette petite ville de la région parisienne, qui compte un grand nombre d’immigrés d’origine maghrébine. Tandis que le Premier ministre n’hésite pas à menacer d’expulsion ceux qui se trouvent sur notre territoire en situation irrégulière, si besoin au moyen de « charters » — formule naguère tant reprochée par la gauche à Charles Pasqua —, c’est tout le débat sur l’immigration, exploité avec succès par le Front national, qui agite la classe politique française, à la mesure des problèmes qu’il soulève dans une société en pleine mutation.
Ce débat, je n’entends pas l’occulter et me sens d’autant plus à l’aise pour y prendre part que j’ai souvent exprimé mon attachement à la vision d’une France pluraliste et multiraciale. C’est une des raisons qui m’ont conduit à instaurer, en 1976, le regroupement familial pour les immigrés déjà présents sur notre sol. Mais les abus d’une immigration incontrôlée ont fini, quinze ans plus tard, par devenir insupportables pour quantité de nos compatriotes, souvent les plus modestes, qui s’irritent de voir des familles étrangères de plus en plus nombreuses bénéficier, dans beaucoup de cas, de prestations sociales sans même travailler ni payer d’impôt. Cette dérive est devenue une véritable aubaine pour les thèses extrémistes et xénophobes que j’ai toujours combattues. Il me paraît vain désormais de dénoncer les idées extrémistes si l’on ne prend pas conscience du phénomène qui les alimente et si l’on ne se décide pas à le traiter.
C’est ce combat qui m’incite, le 19 juin 1991, lors d’un dîner-débat à Orléans, à stigmatiser les carences d’une politique d’immigration qui ne sert plus que les intérêts du Front national à force d’être mal ressentie par l’opinion. Je parle à ce sujet d’« overdose », puis, évoquant les difficultés de voisinage, pour un « travailleur français » habitant la Goutted’Or, avec certaines familles d’immigrés, j’ajoute à cela la gêne occasionnée par « le bruit et l’odeur »… Formule malencontreuse, inutilement provocante, qui ne reflète en rien le fond de ma pensée et ne peut qu’être mal interprétée.
Elle soulève un tollé chez ceux qui veulent y voir une tentative de capter les voix du Front national. Tel n’est pourtant pas le sens ni l’objectif de mon discours d’Orléans. Il ne s’agissait nullement dans mon esprit de concéder quoi que ce soit, pour des raisons électorales, aux théories d’un parti avec lequel j’ai refusé toute alliance, trois ans auparavant, et de manière, à mes yeux, irréversible. Mais de lever un tabou concernant la question même de l’immigration, telle qu’elle se posait réellement dans le pays, et les solutions qu’il fallait lui apporter sous peine, justement, de faire le jeu du Front national.
La reconquête politique que j’ai amorcée dès le lendemain de ma défaite de mai 1988 ne passe évidemment pas par le reniement de mes valeurs personnelles. Elle repose tout au contraire sur la volonté d’exprimer dans tous les domaines — Europe, environnement, chômage, immigration, situation des plus démunis… — des convictions fondées en grande partie sur mon expérience d’élu, à Paris comme en Corrèze, de ministre et de chef de gouvernement, deux fois confronté aux réalités sociales, économiques, culturelles d’une nation en proie à une crise morale et politique encore aggravée, dans les dernières années du second septennat de François Mitterrand, par des drames, des scandales minant jusqu’à l’autorité de l’État.
Je m’abstiendrai ici de commenter ce que fut le climat de cette fin de règne, marquée par la souffrance et la maladie d’un homme que j’avais appris à respecter et me garderai d’accabler à l’heure où quelques-uns de ses amis ne se priveront pas de lui reprocher son passé et de pointer du doigt ses erreurs et ses insuffisances. Ce n’est pas dans un esprit de revanche ni dans celui d’en découdre personnellement avec le chef de l’État que je me lancerai, au début de 1993, dans la campagne des élections législatives dont tout indique qu’elles aboutiront, pour l’opposition, à une victoire éclatante. Mais au soir du premier tour, le 21 mars, la déroute de la majorité sortante est telle — le Parti socialiste ayant recueilli à peine 17 % des suffrages — que j’estime de mon devoir de m’interroger publiquement sur la légitimité d’un président à ce point désavoué par le pays.
C’est l’éventualité même, dans ces conditions, d’une nouvelle cohabitation que je remets en cause, le 23 mars 1993, dans la déclaration suivante : « Si le second tour confirme le message du premier, le président de la République devra en tirer toutes les conséquences. Ce serait de l’intérêt de la France que de ne pas rester, vis-à-vis de nos partenaires étrangers, dans une certaine ambiguïté. Son intérêt serait sans aucun doute que M. Mitterrand démissionne et que nous ayons de nouvelles élections présidentielles. »
Cinq jours plus tard, la déroute de la gauche sera pire encore que prévu, avec 62 élus contre 257 pour le RPR et 215 pour l’UDF. Mais elle ne suffira pas à convaincre le chef de l’État de quitter ses fonctions, comme je le lui demandais. C’est une des raisons pour lesquelles je déciderai, quant à moi, de ne pas prendre la direction du nouveau gouvernement, comme j’y étais destiné, et de laisser place à celui que j’estime, dans ces circonstances, le plus qualifié pour le faire.
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LA VICTOIRE
J’avais confiance en Édouard Balladur.
C’est à mon instigation qu’il est devenu Premier ministre en 1993, prenant la tête d’un deuxième gouvernement de cohabitation dont j’ai exclu, par avance, d’assumer la charge, malgré les recommandations de beaucoup de mes proches. Sa nomination répondait, au demeurant, à un souhait qu’Édouard Balladur m’avait souvent exprimé en privé, sans que j’y aie vu ou voulu y voir, pendant longtemps, les signes annonciateurs d’une ambition rivale. Ce n’est pas faute pourtant d’avoir été mis en garde, de tous côtés, contre un tel risque. Mais un accord politique, ayant aussi valeur de contrat moral, était scellé entre nous pour les deux années à venir. Une répartition des tâches, en quelque sorte, Édouard Balladur dirigeant le gouvernement pendant que je me consacrerais à la préparation de l’élection présidentielle. Et je ne croyais pas devoir douter de sa parole.
Si j’avais souhaité qu’Édouard Balladur occupât, lui plus que tout autre, les fonctions auxquelles il aspirait, c’est en raison, non seulement de ses compétences et du rôle éminent qu’il a joué dans l’élaboration et la mise en place du programme économique réalisé lors de la première cohabitation, mais aussi des liens qui nous unissaient de longue date.
C’est dans l’entourage de Georges Pompidou, notre mentor commun, que nous avons fait connaissance, puis travaillé de concert, chacun dans son registre, lui jusqu’au bout en tant qu’homme de cabinet, moi comme membre du gouvernement, à partir de 1967. Devenu l’un de mes plus proches conseillers à la fin de 1980 — « Faites quelque chose pour lui, je vous en prie », m’avait demandé Claude Pompidou, alors qu’il se sentait probablement sous-employé à la seule présidence de la société d’exploitation du tunnel du Mont-Blanc —, Édouard Balladur se voyait contraint de me reconnaître, de fait, une autorité politique dont il était probablement jaloux.
Sans doute étions-nous aux antipodes l’un de l’autre sur bien des plans, mais il n’est rien de mieux que les contraires pour s’attirer. Je faisais figure de provincial un peu rustique à côté de ce grand bourgeois de la capitale, aux allures distantes et pétri de bonnes manières. Nous n’avions ni les mêmes goûts en matière artistique, ni, à quelques exceptions près, les mêmes fréquentations dans les milieux parisiens. Hormis le fait de s’appeler par nos prénoms — le voussoiement est de rigueur avec Édouard Balladur —, nos relations étaient dénuées de toute familiarité. Cela mis à part, nous n’en avions pas moins certaines affinités en matière politique, et longtemps j’eus le sentiment que nous partagions la même vision des choses concernant l’avenir du pays. Ce qui m’inspirait confiance chez Édouard Balladur, malgré un excès d’orgueil et de certitude, c’était sa profonde intelligence, sa culture et ce que je croyais être sa loyauté envers moi. Je ne cultive pas à l’égard des autres une méfiance spontanée.