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Au début du mois d’avril 1993, c’est par la télévision que j’apprends la composition définitive de l’équipe Balladur, bien que nous nous soyons téléphoné à ce sujet, lui et moi, à plusieurs reprises dans les jours précédents. Très vite le Premier ministre veille à établir une certaine distance avec le président du RPR. Je prends acte de cette volonté d’autonomie et ne me reconnais, dès lors, aucun devoir de solidarité vis-à-vis d’une politique gouvernementale que j’entends soutenir sans m’interdire toute liberté de jugement à son égard.

C’est ainsi que je m’abstiens de réagir lorsque Philippe Séguin, à la mi-juin 1993, se livre à une attaque en règle contre la politique sociale et économique des pays industrialisés, et de la France en particulier. Dénonçant le fait que « la préoccupation de l’emploi » demeure selon lui « seconde dans les choix qui sont effectués, reléguée qu’elle est après la défense de la monnaie, la réduction des déficits publics, le productivisme ou la promotion du libre-échange », le nouveau président de l’Assemblée nationale évoque « un véritable Munich social », où se retrouvent, déclare-t-il, « tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglement de la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire, silence gêné, indifférence polie à l’égard de générations d’exclus… ». Je ne me sens nullement en désaccord avec la déclaration de Philippe Séguin. Si bien que je ne l’ai pas désavouée, au grand dam de Matignon. Le 19 juillet, au cours d’un déjeuner des responsables de la majorité, Édouard Balladur s’étonnera de mon silence dans cette affaire, regrettant que je ne me sois pas porté à sa rescousse…

Au fond de moi, j’ai encore peine à croire que le Premier ministre soit en train de trahir ses engagements, comme on me l’assure déjà de divers endroits. J’en aurai pourtant, comme tout le monde, un début de confirmation le 12 août, lors d’une intervention télévisée où, interrogé sur la future élection présidentielle et la question de savoir s’il me considère toujours comme le « candidat naturel » du RPR, le Premier ministre s’abstient de répondre. Mais tout s’éclaire définitivement pour moi le 11 septembre, après un tête-à-tête de deux heures à Matignon pour procéder, comme on dit, à un « large tour d’horizon ». La presse parle d’une visite de « réconciliation ». C’est presque le cas, bien que nous ne soyons pas encore officiellement fâchés.

À l’issue de l’entretien, Édouard Balladur me raccompagne jusque sur le perron. Je revois cette scène comme si c’était hier. Je suis déjà en train de descendre les marches après que nous nous sommes salués, quand Édouard Balladur me rappelle : « Jacques… » Je me retourne et l’entends me faire la déclaration suivante : « Ne vous y trompez pas. Je ne serai jamais votre Premier ministre. » Il avait attendu l’ultime moment pour m’adresser cette mise au point inopinée. J’en suis stupéfait, mais le message a le mérite d’être clair. À partir de ce jour-là, j’aurai de plus en plus de mal à accrocher le regard d’Édouard Balladur.

C’est en vain que nous tenterons de faire bonne figure, deux semaines plus tard, lors des Journées parlementaires du RPR qui se tiennent à La Rochelle, à partir du 26 septembre. Nos entourages respectifs ont pour consigne de dédramatiser l’événement. Tout doit être fait pour sauver les apparences et rassurer nos militants. Je m’y emploie, de mon côté, en insistant devant les parlementaires sur ma bonne entente avec le Premier ministre, « un ami de trente ans », avec lequel les règles du jeu ont été fixées de longue date…

Mais personne n’est dupe de ce qui se passe et tout devient transparent dès la séquence suivante, sur les quais de La Rochelle, où nous allons marcher, à quelque distance l’un de l’autre, escortés par une meute de photographes et de cameramen, avant de nous attabler à une terrasse pour prendre un café, sans parvenir à se parler ni même à se regarder. Il s’agissait de montrer officiellement que nous étions toujours amis. Mais toute opération de communication a ses limites…

Je n’aurai jamais d’explication d’homme à homme avec Édouard Balladur. Je ne l’ai d’ailleurs pas cherchée, considérant, puisque la bataille était engagée, qu’il n’y avait plus qu’à la laisser suivre son cours.

Inévitablement, les rangs commencent à s’éclaircir autour de moi. Le premier à s’éloigner, parmi les membres du gouvernement Balladur, sera le ministre du Budget, Nicolas Sarkozy.

Le 24 octobre, interrogé par un journaliste sur les raisons de ses absences de plus en plus fréquentes aux réunions de mes conseillers, Nicolas Sarkozy déclare qu’il entend se consacrer exclusivement, selon la consigne du Premier ministre, à son département ministériel, sans se préoccuper de la future élection présidentielle. Mais un mois plus tard, au terme d’une réunion du bureau politique du RPR, rue de Lille, il demande à me parler en tête à tête. « J’ai l’intention, m’annonce-t-il, de soutenir Balladur s’il est candidat à l’élection présidentielle — C’est très bien, lui dis-je, mais pourquoi viens-tu me dire cela ? — Je suis un politique, me répond-il, je fais de la politique et il est évident que Balladur sera élu. Donc, j’ai décidé de le soutenir. » Je ne cherche pas à l’en dissuader, lui recommandant tout au plus de ne rien précipiter, de ne pas mettre « tous les œufs dans le même panier ». Je lui confirme, avant de nous séparer, que je serai candidat quoi qu’il arrive.

Cette première défection ne me laisse pas indifférent. Nicolas Sarkozy est à mes yeux bien plus qu’un simple collaborateur. Je l’avais remarqué à l’occasion d’un de nos meetings, au milieu des années soixante-dix. Ayant demandé à prendre la parole pendant quelques minutes, en tant que délégué départemental des jeunes gaullistes des Hauts-de-Seine, il s’était exprimé avec brio pendant plus d’un quart d’heure. Il avait à peine vingt ans et faisait preuve d’un tempérament politique prometteur. Je lui demandai de venir travailler à mes côtés, ce qu’il fit aussitôt, prenant part efficacement à toutes mes campagnes, avec cette volonté, qui ne l’a pas quitté, de se rendre indispensable, d’être toujours là, nerveux, empressé, avide d’agir et se distinguant par un sens indéniable de la communication.

En 1983, c’est tout naturellement, même s’il l’a contesté par la suite, que je lui apporte mon soutien lorsqu’il décide de se lancer dans la bataille des municipales à Neuilly-sur-Seine, devenant maire de la ville au détriment de Charles Pasqua que je ne suis pas parvenu à dissuader de se présenter. La ferveur et l’enthousiasme de Nicolas Sarkozy ne me feront pas défaut au cours des dix années suivantes, même s’il s’agace parfois, désireux d’exister par lui-même, de ne pouvoir exercer sur moi une influence exclusive.

Le 19 décembre, c’est au tour de Simone Veil et de François Léotard de se rallier à Édouard Balladur, en soulignant publiquement que ce dernier a, selon eux, les « qualités requises » pour faire un bon candidat. Je préfère ne pas réagir directement et laisse le secrétaire général adjoint du Rassemblement, mon ami Jean-Louis Debré, sur qui je sais pouvoir compter sans réserve et qui est, avec sa franchise chaleureuse, l’incarnation même de cette vertu très rare en politique, la fidélité, s’étonner d’une démarche aussi précipitée, qui ne peut que semer le trouble au sein de la majorité. Mais le plus irrité par cette annonce, qu’il estime à juste titre prématurée, est d’abord le chef de l’État, déjà agacé par les intrusions trop manifestes du Premier ministre dans son domaine réservé et qui commence à distiller contre lui quelques-unes de ses petites phrases assassines dont il est coutumier, comme celle de « l’étrangleur ottoman ». Le Président n’est pas moins excédé, me dit-on, par l’insistance et la sollicitude avec lesquelles le chef du gouvernement s’acharne à prendre des nouvelles de sa santé.