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Je n’ai jamais cru à une bonne entente durable entre les deux hommes, sachant le peu qu’ils ont en commun. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont pas les mêmes références de vie. Je me sens plus proche, à cet égard, de François Mitterrand. Nous pourrions facilement marcher ensemble dans la glaise, à la campagne, sur le même chemin, en décrottant de temps en temps nos chaussures sans plus de façons. Tandis qu’Édouard Balladur, s’il s’y aventurait, aurait une manière plus distinguée de marcher en de telles circonstances.

Ce n’est pas mon seul point commun avec le chef de l’État. Au début de janvier 1994, j’exprime les mêmes réserves que lui concernant l’abrogation, dans des conditions trop hâtives, de la loi Falloux, qui limitait, voire interdisait, l’affectation de fonds publics à l’enseignement privé. Je saisis cette occasion pour rappeler mon propre attachement à la laïcité. Peu après, je propose que l’État lance un plan d’aide en faveur des écoles publiques, financé par les recettes des nouvelles privatisations. Le mois suivant, c’est au sujet de la politique de l’emploi menée par le gouvernement et de ses choix en matière de défense nationale, que j’émets de nouvelles critiques, jugeant l’une insuffisante pour lutter contre l’accroissement du chômage, l’autre de nature à affaiblir nos capacités de dissuasion nucléaire.

Il me paraît évident, désormais, que c’est sur le plan des idées et des choix fondamentaux que je pourrai le mieux affirmer tout ce qui me sépare de mon futur concurrent.

Cette époque où je me suis trouvé seul face à moi-même, abandonné de beaucoup, mais soutenu par quelques amis sûrs, et entouré des miens plus que jamais mobilisés à mes côtés, a été l’une des plus heureuses de ma vie. Je m’y suis préparé, sans le savoir, en acquérant peu à peu, depuis mon échec de 1988, une plus grande liberté d’action et de réflexion. Sans doute cette épreuve se révélera-t-elle salutaire. C’est peut-être à elle que je devrai, en fin de compte, cette victoire à laquelle je n’ai cessé de croire et qui, pourtant, n’a jamais paru si improbable.

Autour de moi, tandis que d’autres s’effaçaient, certaines présences n’ont cessé de se renforcer. Celle de Bernadette a toujours été et demeure essentielle. Je sais tout ce que je lui dois après trente années d’engagement politique. Elle n’a jamais ménagé ses efforts pour me soutenir en Corrèze, dès ma première campagne électorale, où elle m’accompagnait partout, dans les cafés, dans les fermes, puis à Paris, où elle m’a aidé, sur le terrain, cage d’escalier après cage d’escalier, à gagner les arrondissements les plus difficiles, avant de prendre une grande part aux actions sociales et culturelles de la ville. À Matignon, enfin, où elle a rempli sans relâche les fonctions, parfois ingrates, d’épouse de Premier ministre.

Bernadette a son franc-parler et ses opinions peuvent être tranchantes, parfois trop à mon goût, surtout quand elles me concernent. Mais ses avis, ses conseils, ses critiques m’ont souvent éclairé sur les décisions qu’il me fallait prendre, les hommes en qui je pouvais avoir confiance et ceux dont je devais me détourner. Son intuition, sa capacité d’écoute et son sens politique, son expérience de tous les milieux, des plus modestes aux plus fortunés, lui valent souvent d’avoir raison avant tout le monde, moi y compris. Longtemps, elle a paru un peu en retrait, effacée, se limitant à un rôle de second plan, mais il n’est rien de plus important, parfois, que les gens qu’on croit à l’écart. Bernadette ne l’a jamais été, en réalité. Nous sommes restés indissociables, partenaires et complices d’une même aventure, et les aléas de la traversée n’y ont rien changé.

Mais on ne mène pas le type de carrière qui est le mien sans avoir dû sacrifier une grande partie de sa vie personnelle. En particulier, ce qui devrait compter plus que tout pour un père de famille : l’éducation de ses enfants. Je m’y suis bien moins consacré que je ne l’aurais dû, laissant à Bernadette la tâche d’élever Laurence et Claude et le soin de suivre leurs études. Mais, comme elle, j’ai veillé, autant que je le pouvais, à aider nos deux filles à se construire, en leur transmettant ces valeurs que mes parents m’ont inculquées : tolérance, respect de l’autre, refus de plier devant les puissants, attention aux plus démunis…

Laurence a été une élève brillante, travailleuse, appliquée, en avance dans beaucoup de domaines, et d’un caractère très fort. À l’âge de quinze ans, c’était une jeune fille extrêmement jolie, volubile, dynamique, sportive, entreprenante. C’est le moment où tout a basculé dans son existence, comme dans la nôtre… Un drame dont j’ai longtemps refusé de parler, par simple pudeur, par refus de divulguer quoi que ce soit de ma vie privée ou familiale, et parce qu’il ne sert à rien d’exhiber ses souffrances en public.

La maladie de Laurence s’est déclenchée en juillet 1973. Bernadette se trouve alors en vacances en Corse, à Porto-Vecchio, avec sa mère, Laurence et Claude. Je suis resté à Paris, accaparé comme toujours par mes fonctions ministérielles. En rentrant d’une régate à laquelle elle vient de participer — la voile est une de ses passions —, Laurence se plaint d’un violent mal de tête, avant d’être saisie d’une forte fièvre liée, selon un premier médecin, à une lombalgie. Mais la nuit se passe mal et, le lendemain, la situation n’a fait qu’empirer. Un deuxième médecin, appelé en consultation par Bernadette, diagnostique une poliomyélite. Bernadette m’alerte aussitôt, en me demandant de venir la rejoindre le plus vite possible. Entre-temps, un troisième médecin établit un tout autre diagnostic : selon lui, Laurence souffre, en réalité, d’une méningite. Non seulement elle ne peut pas être soignée sur place, mais il estime, en outre, qu’elle n’est plus transportable.

Après avoir pris, à Paris, l’avis de personnes compétentes, je vais chercher Laurence en avion sanitaire, entouré d’une équipe soignante, pour la conduire à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Dès son arrivée, elle subit une ponction lombaire qui tourne au cauchemar : l’aiguille se casse pendant l’examen. J’entends Laurence hurler de douleur. Nous nous précipitons à son chevet, tandis que les infirmières accourent, prises de panique. Je laisse imaginer le sentiment d’effroi, d’impuissance et de révolte qu’on peut éprouver dans un moment pareil…

Un malheur suivant l’autre, c’est à la même époque qu’est intervenue la mort de ma mère. Atteinte de plusieurs cancers successifs — le premier, un cancer du sein, avait été découvert et opéré du vivant de mon père —, elle avait affronté la maladie avec un courage inébranlable, sans jamais exprimer une plainte, ni auprès de moi, ni auprès de Bernadette, qui a pris soin d’elle jusqu’au dernier moment. Vers la fin de l’été 1973, alors qu’elle ne quitte plus son lit depuis plusieurs semaines, à notre domicile familial de la rue de Seine, son médecin nous prévient que ses jours sont comptés. Nous décidons de la faire transporter en ambulance jusqu’en Corrèze, pour qu’elle puisse terminer sa vie dans notre propriété de Bity qu’elle aime tant. Bernadette l’accompagne dans une voiture séparée, Laurence, qui vient juste de sortir de l’hôpital, allongée à ses côtés. Je les rejoindrai peu après.