Ma mère décédera quelques jours plus tard, sans que je sois présent à ce moment-là, contraint de regagner Paris après une nuit entière passée auprès d’elle. Je ne m’attendais pas à une fin aussi rapide, que je redoutais sans, probablement, vouloir me l’avouer. Lorsque Bernadette me téléphone pour me prévenir, à peine suis-je rentré à Paris, je ne trouve qu’un seul mot à dire : « Déjà ! », incapable d’ajouter quoi que ce soit, tant je suis bouleversé et comme pris de court. J’étais resté très proche de ma mère et je ressens sa disparition avec une tristesse infinie.
C’est à Bity, dans les semaines suivantes, que Laurence a commencé à ne plus s’alimenter, donnant les premiers signes du mal dont elle est atteinte et qui nous sera confirmé quelque temps plus tard : une anorexie mentale dont la méningite a été le facteur déclenchant, mais dont on n’a jamais réussi à établir définitivement l’origine. Selon le professeur Jean Bernard, que nous consulterons par la suite, la maladie de Laurence serait d’origine virale. La méningite aurait détruit l’hypophyse qui ne pourra plus jamais fonctionner normalement. Mais cette maladie pourrait être liée, selon d’autres spécialistes, à la frustration que l’enfant, dès son plus jeune âge, a pu éprouver dans les rapports avec son père. N’ai-je pas été assez présent pour elle ? En a-t-elle beaucoup souffert, sans que je m’en sois suffisamment aperçu ? Ce sont des questions que je me suis inévitablement posées. Longtemps, je me suis efforcé de venir déjeuner avec elle chaque jour, quand elle a commencé ses études de médecine, pour l’entraîner à se nourrir. Mais en vain.
Laurence s’est mise peu à peu à sombrer, alternant les tentatives de suicide et les périodes d’hospitalisation. Elle a été prise en charge par un des grands psychiatres français, le professeur Louis Bertagna, qui avait soigné André Malraux et qui s’est occupé d’elle avec une patience admirable. Mais rien n’y fait là non plus. Le 18 avril 1987, alors que nous venons d’arriver en Thaïlande et qu’elle suit un stage dans le service du professeur Lejeune, Laurence se jette du quatrième étage de son logement parisien. Elle échappe à la mort miraculeusement, ce qui n’empêchera pas qu’une rumeur sordide, alimentée par on ne sait qui, se mette à circuler, selon laquelle Laurence serait en fait décédée et aurait été enterrée clandestinement.
Les lettres de condoléances ont commencé d’affluer, provenant parfois d’amis de longue date qui nous font part de leur émotion en toute bonne foi. Nous n’avons répondu à personne. Que pouvions-nous faire d’autre que de nous taire ? Démentir eût été pire que tout. Il me paraissait impensable de publier un communiqué assurant que ma fille était toujours vivante. Et puis, d’une certaine façon, ce drame ne concernait que nous, même s’il m’a aidé à prendre conscience, de manière encore plus aiguë, du désarroi des familles confrontées au handicap d’un des leurs, et rendu plus sensible, plus attentif que je ne l’étais déjà à toutes les formes de la détresse humaine.
Le 19 juillet 1979, Bernadette et moi sommes présents à l’aéroport de Roissy pour accueillir, en plein exode des boat-people, les cent quatre-vingts réfugiés vietnamiens de Poulo Bidong. Des hommes et des femmes que nous voyons débarquer en France, démunis de tout, les mains vides, sans bagages, sans papiers, sans autres vêtements que ceux qu’ils portent sur eux. En tant que maire de Paris, alors que presque personne ne se préoccupait d’eux, j’avais déjà fait affréter un avion pour leur apporter sur place des couvertures et de la nourriture, avant d’organiser leur venue chez nous et leur prise en charge dans des familles d’accueil.
C’est alors que je remarque une très jeune fille en train de pleurer, assise dans un coin. Elle paraît avoir quinze ans tout au plus. Je m’approche d’elle et lui tends un mouchoir. Elle s’appelle Anh-Dao et elle est la seule à ne savoir où aller. Bernadette s’approche à son tour et la saisit dans ses bras en essayant de la réconforter. Comme personne ne l’attend, nous convenons de l’emmener avec nous. Bernadette et moi nous occuperons d’elle comme de notre propre fille. Il en sera ainsi jusqu’à son mariage, sans que personne ou presque n’en ait jamais rien su pendant longtemps.
La maladie de sa sœur et le sentiment de ne pas avoir été assez attentif à sa propre vie ont probablement beaucoup compté dans la décision que j’ai prise, au début des années quatre-vingt-dix, de proposer à ma fille cadette, Claude, d’intégrer mon équipe de communication. Un jour où nous traversons en voiture la place de la Concorde, Claude me confie qu’elle ne souhaite pas faire carrière dans l’univers de la publicité, où elle a débuté son parcours professionnel. « Pourquoi ne viendrais-tu pas travailler avec moi ? » lui dis-je aussitôt. Elle paraît d’abord étonnée par ma suggestion, puis accepte de tenter l’expérience. C’est ainsi que notre collaboration s’est nouée, à une époque où Claude me semblait en quête d’elle-même et où j’éprouvais, de mon côté, le besoin de me retrouver. J’aspire à ce moment-là à changer d’image auprès des Français. Qui mieux qu’elle peut m’y aider ?
Vive, belle, sensible, intuitive, d’un naturel calme et réservé, mais prompte, dès qu’il le faut, à s’affirmer, Claude partage avec moi une même pudeur dans l’expression de nos sentiments et un même instinct de rébellion face à tous les conformismes — ce qui fait que nous sommes assurés de bien nous entendre… Proche des milieux parisiens, ceux du show-biz, de la mode, du cinéma, que je n’ai pas beaucoup l’habitude de fréquenter, et très au fait des évolutions de la société française, Claude ne se contente pas de me conseiller dans le choix de mes vêtements ou de certaines de mes apparitions publiques, pour faire « moins politique », plus « branché » en somme. Elle m’aide surtout à sortir du cadre trop confiné des discours politiques traditionnels, à prendre davantage conscience des nouvelles attentes de l’opinion et de l’émergence de certains problèmes, et à me faire bénéficier, à ce sujet, des relais qui sont les siens. C’est à elle que je dois, par exemple, d’avoir pu rencontrer Nicolas Hulot qui sera le premier à m’alerter sur l’urgence des questions d’environnement à l’échelle planétaire.
Contrairement à ce que j’ai souvent entendu dire concernant notre relation, le rôle de Claude n’est pas de me rassurer, même si elle peut parfois y contribuer, mais d’abord de m’éclairer sur des réalités sociales et des changements de mœurs dont je ne suis pas assez informé. C’est dire qu’elle jouera un rôle décisif dans la campagne pour l’élection présidentielle de mai 1995.
Le drame de l’exclusion et de ce que j’appellerai plus tard la « fracture sociale » est au cœur de mes préoccupations depuis la fin des années quatre-vingt. C’est dès ce moment-là que j’ai perçu la nécessité de mettre en place de nouvelles structures pour venir en aide aux plus déshérités, à un nombre croissant d’hommes et de femmes condamnés à vivre en marge de la société, « sans domicile fixe », selon une expression qui tend alors à devenir de plus en plus courante, et voués à une errance apparemment sans issue.