Выбрать главу

En 1989, la création de la carte Paris-Santé, décidée par la municipalité contre l’avis du gouvernement socialiste de l’époque, a permis à plusieurs dizaines de milliers de personnes en grande difficulté — elles seront 130000 dans la capitale en 1995 — de bénéficier d’un libre accès aux soins médicaux, la Ville prenant en charge leur inscription à la Sécurité sociale et assurant le règlement du tiers payant. Ce dispositif fera école, puisqu’il sera repris sur le plan national trois ans plus tard. En novembre 1993, je décide d’amplifier cette action de solidarité en procédant, sur les conseils de Xavier Emmanuelli et en tandem avec lui, au lancement du Samu social.

Xavier Emmanuelli, symbole de tout ce qu’un cœur humain peut porter en lui de dévouement et de générosité, est depuis 1992 responsable médical du CHAPSA, le Centre d’hébergement et d’accueil pour les personnes sans abri, fondé par l’abbé Pierre à Nanterre en 1954, après avoir été médecin de la prison de Fleury-Mérogis et l’un des initiateurs, en décembre 1971, de Médecins sans frontières avec Claude Malhuret et Bernard Kouchner. C’est dire qu’il est on ne peut mieux informé sur la montée de plus en plus inquiétante des phénomènes d’exclusion dans notre pays.

Xavier Emmanuelli a l’idée de mettre sur pied un dispositif plus efficace afin de porter secours aux nouveaux laissés-pour-compte de la société, le plus souvent privés de tout moyen de subsistance et souffrant de traumatismes et de graves problèmes de santé qui achèvent de les plonger dans un isolement inextricable. Son projet se heurte au scepticisme de la DDASS et du ministère de la Santé, comme saisis de panique à l’idée de faire sortir de l’ombre toute une population qu’ils ne savent pas comment traiter. C’est alors qu’il prend rendez-vous avec moi, à la mairie de Paris, pour venir m’en parler en octobre 1993.

Je le reçois en compagnie du délégué général aux Affaires sociales et sanitaires de la ville, Antoine Durrleman, et, après avoir libéré ma matinée, l’écoute longuement m’exposer son projet. À la fin de l’entretien, ma résolution est prise : « Toubib, lui dis-je, on y va ! L’administration nous mettra sans doute des bâtons dans les roues, mais peu importe. Ça va marcher ! » C’est ainsi qu’est né le Samu social dans la capitale, placé sous la direction de Xavier Emmanuelli et de son adjointe, Dominique Versini.

Une nuit de novembre 1993, nous sommes partis en compagnie d’infirmières et de travailleurs sociaux, à bord de véhicules banalisés, à la rencontre des premiers SDF auxquels nous pourrions proposer, si besoin, d’être pris en charge pour des traitements médicaux. La plupart se sont méfiés au premier abord, en nous voyant arriver, par crainte que nous cherchions à les convaincre de rejoindre un lieu d’hébergement. Mais il ne s’agissait pour nous, comme ils l’ont vite compris, que de leur permettre, s’ils le souhaitaient, de bénéficier des mêmes soins que tout le monde, sans atteinte à leur dignité. Ce qui m’a frappé en les voyant, c’est la jeunesse de beaucoup d’entre eux.

En février 1994, Xavier Emmanuelli me fait un premier état de la situation : « Nous attendions 8000 appels, me dit-il. Ils ont été 15000. On nous appelle de partout. Quel flot ! » À cette date, je mesure définitivement à quel point la misère et la détresse sont beaucoup plus importantes et méconnues dans notre pays qu’on ne le pense : personnes seules dans la ville, infirmes laissés à eux-mêmes, malades sans ressources, toxicomanes, enfants dépourvus de parents, immigrés mal insérés, chômeurs de longue durée, jeunes en quête d’emploi… Tous, aussi différents que puissent être leur situation, leur passé, leurs perspectives d’avenir, éprouvent la même angoisse du lendemain et partagent le même sentiment d’incertitude et d’abandon.

Combien sont-ils ? Sept millions, dit-on, qui devraient se loger, se nourrir, se vêtir et se soigner avec moins de 60 francs par jour, si les aides sociales n’existaient pas. Tous les maires sont confrontés à ces détresses qui, l’espace d’une rencontre, ont un visage, une histoire, souvent la même. Le flot des existences précaires a débordé. La certitude du lendemain est devenue un privilège. L’« insécurité sociale » est partout.

Beaucoup a été fait par l’État, par les collectivités locales, par les associations, par de simples bénévoles. Et pourtant la lèpre est toujours là et gagne du terrain. Est-ce une question de moyens financiers ? Je ne le crois pas, à en juger par l’effort consenti. Est-ce une question d’organisation ? Sans doute. Nos structures administratives, dans ce domaine, sont complexes et instables. Elles se chevauchent et se défont depuis longtemps au gré des gouvernements. Est-ce une question de mentalité ? Certainement. Il y a une indifférence instinctive devant la misère qui souvent engendre la peur et conduit à faire un détour, pour ne pas voir. Il y a de la pudeur aussi chez ceux qui n’osent rien demander ni même révéler qu’ils ont mal.

Je tire pourtant de mon expérience de maire la conviction que nous pouvons gagner cette bataille contre l’exclusion. Chaque jour, je rencontre des bénévoles, des travailleurs sociaux, des associations qui surmontent leur découragement et réussissent dans leur action. Encore faut-il parvenir à briser la spirale de l’isolement. Au centre des banlieues réputées difficiles, aux confins des départements les plus ruraux foisonnent des projets de réinsertion, montés avec cœur et intelligence. Leurs responsables me disent : « Les cas désespérés n’existent pas si l’on parie sur la dignité humaine et le respect de la personne, si l’on fait appel au cœur et notamment au cœur des jeunes. » En les écoutant, je me dis souvent que c’est avec leur foi, leur enthousiasme qu’on peut traiter l’exclusion pour ce qu’elle est, une maladie de la société, qu’il faut prévenir, puis combattre sur le terrain.

Prévenir, c’est d’abord s’attaquer au chômage, cause première de l’exclusion parce qu’il peut entraîner la perte du revenu, du logement, de l’identité, d’un but dans la vie, et qu’il est un facteur de dissolution de la cellule familiale. La valeur de l’emploi comme facteur d’intégration est irremplaçable, mais, au-delà du cas des chômeurs, on voit bien que la marginalisation guette les plus fragiles. Ceux qui n’ont pas la force ou qui n’ont pas acquis les moyens de se défendre contre l’adversité. Ceux à qui il manque les valeurs et les références auxquelles on peut se raccrocher dans le désarroi. D’où le rôle essentiel de la famille et de l’école pour apporter des repères et éviter les dérives. Tout ce qui viendra conforter ces deux institutions en crise sera un point décisif marqué contre l’exclusion.

Mais prévenir l’exclusion, c’est aussi être amené à réviser notre politique de logement, alors que la France compte, début 1994, quarante ans après les premiers appels de l’abbé Pierre, deux millions de personnes en situation d’habitation précaire. C’est enfin recréer des situations normales d’existence dans des quartiers et des banlieues peuplés de déracinés sans emploi, dépourvus de moyens et d’équipement sociaux et éducatifs, où l’insécurité s’accroît, entretenue par de petits groupes hostiles et rejetés, où les forces de l’ordre finissent par se décourager, et où se développe, tel un cancer ignoré, une économie souterraine de la drogue. En janvier 1994, j’ai été frappé par ce titre d’un grand hebdomadaire : « Le vertige suicidaire des banlieues ».

Le drame de l’exclusion est à l’origine du livre que je publie le 21 juin suivant, intitulé Une nouvelle France, et qui connaît dès sa parution un grand retentissement. Conçu dans le plus grand secret — seuls sont dans la confidence ma fille Claude, Maurice Ulrich et deux de mes collaborateurs, Jean-Pierre Denis et Christine Albanel, qui prennent part à sa rédaction, retranchés avec moi dans une villa de Montfort-l’Amaury —, l’ouvrage sera confié à une éditrice qui m’a été recommandée par le publicitaire Jean-Michel Goudard. Elle s’appelle Nicole Lattès et vient de fonder sa propre maison, NiL, une petite structure qui permettra de mieux garantir à la fois la confidentialité et l’effet de surprise que nous recherchons. C’est à Nicole Lattès, dont j’ai pu apprécier à ce moment-là le savoir-faire et l’efficacité, que je ferai appel de nouveau, en janvier 1995, pour la publication de mon deuxième livre, Une France pour tous, avant de la choisir, dix ans plus tard, pour assurer celle de mes Mémoires.