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Une nouvelle France s’inspire des mêmes convictions que je défendais, en 1978, dans La Lueur de l’espérance, s’agissant non seulement du rôle fondamental de l’État, dans le maintien de la cohésion nationale et de la solidarité entre les citoyens, mais aussi de la mise en place d’une démocratie plus directe et de la nécessité de mieux concilier développement économique et intégration sociale. Mais c’est un constat plus sévère que je suis contraint de formuler quinze ans plus tard, en soulignant le divorce qui s’est peu à peu opéré entre les Français et ceux qui les gouvernent.

Une crise économique dont ils ne voient pas la fin a rompu pour beaucoup le lien de confiance qui les unissait à la société. Anxiété devant le chômage et le risque de l’exclusion, vulnérabilité devant l’évolution des techniques et l’ouverture des frontières, inquiétude devant un avenir qui remet en cause cette croyance héritée des Lumières : demain sera plus radieux qu’aujourd’hui et les fils plus heureux que leurs pères. Il ne s’agit plus de langueur, ni de malaise, mais d’une véritable déprime collective. Un mal tantôt rampant, tantôt s’exaspérant en explosions de colère quand un quartier, une profession, une génération a le sentiment de n’être ni entendu ni compris. Cette coupure entre la vie politique et les citoyens conduit une partie de nos compatriotes à vivre comme en exil à l’intérieur de la démocratie. D’autres ne voient de remèdes que dans les solutions simplistes que leur propose l’extrémisme ou le populisme.

Je préconise un nouveau contrat social, fondé sur une priorité absolue, à l’heure où cinq millions de Français se trouvent privés d’emploi : la lutte contre le chômage, avec toutes les mesures d’urgence qui doivent en découler, et le changement de mentalité qu’elle impose, comme l’esprit de reconquête qu’il s’agit à nouveau d’insuffler à notre pays en valorisant ses atouts.

Mon projet pour la France n’a rien de pessimiste ni de fataliste. Il s’appuie sur notre modèle social, qui procède à mes yeux d’un choix fondamental de justice et de solidarité. Je n’ai jamais opposé pour ma part protection sociale et initiative économique. Les deux m’ont toujours paru conciliables et répondre, de surcroît, à notre tradition républicaine. Mon action, dans ces deux domaines, depuis que j’occupe des responsabilités gouvernementales a toujours visé à tirer le meilleur parti, tout en le faisant évoluer, d’un modèle français auquel nous sommes profondément attachés et que nombre de pays nous envient. Il découle d’une longue tradition humaniste que tous ceux qui se réfèrent, comme moi, à la pensée du général de Gaulle, ont plus que jamais le devoir et la mission de poursuivre.

Durant l’été 1994, la promotion de mon livre terminée, je quitte la France à destination du Japon pour y passer, en compagnie de Bernadette, la majeure partie de nos vacances d’été, retirés dans un hôtel de montagne, à deux heures de Tokyo. Bernadette a raconté ce séjour quasi monastique dans son livre d’entretiens avec Patrick de Carolis, persuadée que de cette retraite est née ma victoire l’année suivante. J’avais besoin, en tout cas, de cette longue période de solitude et de méditation pour me préparer au combat qui allait s’engager dès mon retour à Paris.

L’emplacement, à flanc de montagne, est très beau. Le lieu, typique de ce qu’il y a de plus authentique dans l’hôtellerie japonaise — on y dort à même le sol, sur un tatami —, et la cuisine kaïsaki, comme toujours, d’un extrême raffinement. Non loin de là se trouve un musée célèbre de sculptures en plein air, où nous aimons à nous rendre à pied tous les soirs, après les grandes chaleurs du jour.

J’aime le Japon, et m’y sens parfaitement chez moi, comme en Chine. Chaque fois que j’y retourne, je retrouve les émotions de l’époque où je découvrais, au musée Guimet, la statuaire bouddhique. Moi qui ne suis guère sensible à la musique en général, j’aime à écouter celle de ce pays, comme je suis toujours émerveillé au Japon par la virtuosité de la poterie, l’harmonie des jardins, le raffinement esthétique et la sensibilité du théâtre, et fasciné par le vieux rituel des lutteurs de sumo.

Ce qui m’intéresse dans le sumo, ce n’est pas le combat lui-même, qui est une forme de lutte asiatique qu’on trouve un peu partout, en Inde ou en Chine, mais l’affrontement de deux volontés, de deux intelligences qui s’expriment essentiellement à travers le regard. Le grand moment d’un combat de sumo réside dans ces quelques instants où les deux adversaires s’observent et durant lesquels on lit véritablement dans leurs yeux toute l’intensité du monde. Je ne connais pas d’autre forme de regard plus intense que celle de deux sumotori qui s’observent avant de s’affronter. J’éprouve un grand respect pour ces hommes parce qu’il s’agit de beaux combattants, qui illustrent une tradition très ancienne, puisant ses origines dans la lutte mongole.

Ce rituel m’a beaucoup appris sur la façon d’aborder les autres pour tenter de les connaître et de les comprendre. On découvre beaucoup de choses dans un simple regard et le premier est toujours très instructif, même s’il peut être parfois trompeur. Et comme les sumotori, j’essaie d’en tirer des conclusions. Leur rituel est aussi pour moi une leçon de vie : celle qu’il ne faut jamais lâcher prise et qu’on doit se battre jusqu’au bout, jusqu’à l’instant décisif où l’on pressent comment tout va se jouer et quelle peut être l’issue du combat.

Le 26 août 1994, Paris célèbre le cinquantième anniversaire de sa libération, en présence du chef de l’État. La veille, celui-ci m’a fait savoir par l’intermédiaire de son chef de cabinet, qu’il souhaitait, après son discours, pouvoir se rendre quelques minutes avec moi dans mon bureau pour y signer le livre d’or de la ville. Ce geste n’a rien d’habituel de la part du président de la République, lors d’une telle cérémonie. Mais François Mitterrand a manifestement décidé de bousculer les usages, pour des raisons sans doute multiples et, comme toujours chez lui, quelque peu imprévisibles.

Un mois auparavant, le chef de l’État a subi une intervention chirurgicale difficile, liée au cancer qui le ronge depuis plusieurs années et dont plus personne n’ignore la réalité, ni ce qu’il peut impliquer à brève échéance. Ayant constaté l’état d’épuisement dans lequel le Président se trouvait, lors du conseil des ministres qui a suivi son opération, Édouard Balladur a cru bon d’organiser aussitôt son état-major de campagne, en prévision d’une élection présidentielle anticipée. Une interview du Premier ministre, intitulée « Ma politique étrangère » et publiée au même moment, n’a fait qu’ajouter à l’exaspération de l’Élysée, déjà perceptible depuis des mois.

S’agit-il aussi pour François Mitterrand, comme on me l’indique dans un premier temps, de monter dans mon bureau afin de se reposer quelques minutes, au terme de la cérémonie ? Toujours est-il que ce moment a été préparé avec une grande minutie depuis la veille. Si bien qu’après les prises de parole successives du maire de Paris et du chef de l’État, le Premier ministre, qui n’a aucun titre à s’exprimer ce jour-là, assistera à notre départ commun à l’intérieur de l’Hôtel de Ville, obligé de patienter, sous les yeux de quatre mille invités et devant toutes les caméras de télévision, jusqu’à notre retour un quart d’heure plus tard. Un laps de temps qui dut lui paraître interminable et dont François Mitterrand avait voulu, de toute évidence, qu’il fût interprété par l’opinion comme un camouflet.