En fait, François Mitterrand n’a pris, durant les minutes que nous avons passées ensemble, seul à seul, aucun médicament et il m’a même paru plutôt en bonne forme. Après avoir paraphé le livre d’or, comme convenu, en y apposant sa seule signature, il m’a glissé en confidence : « C’est votre tour. Vous allez être élu. »
Je ne sais s’il le pensait sincèrement à ce moment-là, mais François Mitterrand me fera adresser au cours des mois suivants plusieurs messages d’encouragement par l’intermédiaire de certains de ses lieutenants et de son conseiller, Jacques Pilhan, qui entretient alors des contacts fréquents avec ma fille Claude. J’aurai l’occasion de revoir le chef de l’État lors de diverses cérémonies officielles et nos rencontres seront toujours chaleureuses. Le 5 janvier 1995, lorsque je lui présente à l’Élysée les vœux de la mairie de Paris, nous nous isolerons de nouveau quelques minutes et le Président me confiera : « Quatorze ans de combats politiques, c’est long. Mais cela m’a permis de mieux vous connaître. »
Si mon isolement semble aller croissant au cours de l’automne 1994, les sondages restant favorables au Premier ministre au point de lui laisser penser qu’il est élu d’avance, je sais pouvoir compter, néanmoins, sur quelques appuis qui vont se révéler déterminants. À commencer par celui du secrétaire général du RPR, Alain Juppé, qui s’est imposé par ailleurs comme un des grands ministres des Affaires étrangères de la Ve République. Le 24 septembre, lors de l’université du Rassemblement qui s’est tenue à Bordeaux, Alain Juppé n’a pas fait mystère de son engagement à mes côtés, malgré les pressions de l’autre bord : « Que Jacques Chirac montre le chemin, déclare-t-il, il sait qu’alors vous serez là — et moi avec vous — pour le suivre. » Durant cette même période, grâce à Denis Tillinac, un homme de cœur qui est aussi, de longue date, un ami personnel, j’entretiens des échanges fructueux avec plusieurs intellectuels de renom, comme Régis Debray et Emmanuel Todd, qui partagent et viendront enrichir mes propres analyses sur l’état de la société française.
Le 4 novembre, j’annonce sans plus attendre ma candidature à l’élection présidentielle, lors d’un voyage de travail dans la région Nord-Pas-de-Calais, vieille terre de tradition gaulliste. Il ne s’agit pas seulement, comme les commentateurs l’écrivent aussitôt, de contraindre mon adversaire présumé à se dévoiler, mais avant tout d’engager dès à présent le dialogue que je crois nécessaire d’ouvrir avec les Français. C’est tout le sens de ma déclaration publiée dans La Voix du Nord :
« La vie politique de notre pays est polarisée depuis plusieurs mois par l’élection présidentielle, mais les Français ignorent qui sollicitera leurs suffrages et quelle sera la nature du débat. Ils déplorent les camouflages tactiques qu’ils perçoivent légitimement comme des offenses à leur civisme. Ils sont las de cette hypocrisie. Dans un climat aussi délétère, le désarroi tourne vite à l’aigreur puis au ressentiment : les pires démagogies risquent d’y prospérer. Déjà on observe la glaciation de toute initiative par le discrédit qui pèse sur l’ensemble de la classe politique. Je me refuse à contribuer à l’entretien d’un tel climat. C’est de l’avenir de la France qu’il s’agit : les Français ont le droit de savoir qui a l’ambition de le prendre en charge, dans quelles perspectives et vers quels horizons.
« Aussi, ai-je décidé de clarifier la situation en annonçant aujourd’hui que je suis candidat lors de la prochaine élection présidentielle. Le choix des électeurs sera décisif. Pourquoi brouiller leur esprit en esquivant les questions qui se posent ?
« Le système économique et social bâti, dès l’origine de la Ve République, dans l’euphorie d’une France régénérée et d’une croissance soutenue est en cours d’implosion. Le monde cherche de nouveaux équilibres, non sans appréhension. Les échanges de biens, de capitaux et d’informations se sont mondialisés, les pôles de puissance se sont déplacés, l’innovation technologique frappe de désuétude les modes de raisonnement et d’action hérités du passé. Partout s’est ouverte la plaie du chômage. Elle menace de désagréger les sociétés. Le retour attendu de la croissance ne suffira plus à résoudre le problème crucial de l’emploi. Notre pays a besoin d’une véritable politique de changement.
« Entre les risques d’une rupture qui sèmerait le désordre et le confort d’une tiédeur qui enliserait notre pays dans un déclin léthargique, la nécessité du changement s’impose à la raison. Il doit intervenir en deux phases et à des rythmes différents.
« D’abord, la bataille contre le chômage et pour l’insertion des jeunes, la lutte contre l’exclusion, la juste répartition des fruits de la croissance, appellent des réformes dans un délai de six mois après l’élection du nouveau président de la République. Nous sommes là en état d’alerte et d’urgence, le temps nous sera compté.
« Ensuite, l’adaptation des structures aux mutations profondes que connaissent l’Europe et le monde fera l’objet de réformes programmées et concertées dans les domaines de l’éducation, de la fiscalité, de la protection sociale, de l’administration et de l’environnement.
« Ainsi, l’État républicain, armé de rigueur et de cohérence, pourra-t-il relever les défis du futur. Ainsi, nos compatriotes, confortés dans leur aspiration à une éthique nouvelle, retrouveront le goût de l’effort, le sens de la créativité et la voie de l’espérance. »
Le 12 novembre, conformément à l’esprit des institutions, je quitte la présidence du RPR pour m’adresser aux Français directement. Mais il faudra encore plusieurs semaines avant que l’opinion commence à basculer en ma faveur, à tel point que, faisant campagne sur l’île de la Réunion, à la fin de l’année 1994, et constatant le peu d’enthousiasme que j’y rencontre, je confierai à Jean-Louis Debré, en plaisantant : « Si ça tourne mal, nous ouvrirons ensemble une agence de voyages. Tu la tiendras, et moi je voyagerai… »
Dans les tout premiers jours de 1995 paraît mon deuxième livre, Une France pour tous, sur la couverture duquel j’ai tenu à faire figurer un pommier comme symbole de la vitalité que je souhaite restituer à notre pays. Au-delà de mon programme de réformes dont je rappelle les grandes lignes, et du thème de la « fracture sociale » développé ici avec plus de force sous l’impulsion de Philippe Séguin, c’est mon parcours personnel, l’histoire de près d’un tiers de siècle de carrière politique et celle du changement qui s’est opéré chez moi au terme d’une longue période de recul et de réflexion, que je veux expliquer aux Français qui n’ont souvent de ce que je suis, et sans doute en grande partie par ma faute, qu’une image un peu sommaire et caricaturale :
« Dois-je l’avouer ? Je me reconnais mal dans les portraits qu’on a faits de moi, dans les jugements portés sur moi. Sans doute en suis-je responsable : je n’aime pas me répandre, ni me justifier, et ma conception de l’homme d’État récuse la théâtralité. Les médias m’auraient sûrement mieux traité si une réserve, qui me semble élémentaire, ne m’avait constamment dicté de taire mes états d’âme. On ne se refait pas.