« Mais on évolue au fil des expériences. Qu’ai-je de commun avec le jeune député de 1967, avec le Premier ministre encore jeune de 1974 ? J’ai gardé l’amour de mon pays et de la chose publique, une certaine allergie aux doctrinaires, une allergie certaine aux idéologues qui veulent du passé faire table rase. J’ai en horreur la servitude et l’injustice. Les gens simples m’inspirent une sympathie naturelle qui m’a souvent valu le reproche de préférer les lieux populaires aux salons mondains. Reproche justifié.
« Au fond, j’ai gardé toutes mes convictions : à trente ans, je pensais déjà que le but de l’action politique, en France, consistait à unir les Français autour de l’État pour qu’ils se sentent solidaires d’un grand dessein.
« C’est ma façon d’agir qui s’est infléchie. Je suis devenu moins technicien, moins formaliste, je crois plus à la volonté de réformer qu’à la déclinaison d’un chapelet de recettes. Pour reprendre une distinction chère à Régis Debray, le démocrate que j’ai toujours été est peut-être devenu plus républicain.
« Ma relation au temps s’est modifiée. Longtemps, j’ai agi vite, parce que les délais étaient brefs, et parce que je me résignais mal à l’inertie des êtres et des choses. À présent, je mesure les pesanteurs, j’en tiens compte, je fais la part de l’urgence et de la longue durée. C’est le privilège de l’âge et des épreuves. »
Lorsqu’il annonce son soutien définitif à ma candidature, le 19 janvier 1995, Philippe Séguin vise juste, sans doute, en me désignant comme un homme mûri par les épreuves qu’il a eu à vivre et à surmonter au cours des derniers mois, et « prêt » désormais pour assumer la plus haute fonction de l’État. Encore me faut-il achever d’en convaincre les Français et parvenir à sceller entre eux et moi cette « rencontre » qui seule peut déterminer leur confiance à mon égard.
Voilà pourquoi je me suis attaché à établir avec eux la relation la plus directe sur le terrain, d’homme à homme si je puis dire, et à l’abri de toute présence médiatique, en allant les voir, les écouter, leur parler jour après jour sur leurs lieux de travail, dans leurs quartiers, à leur domicile, en tête à tête ou lors de petites réunions informelles, qui m’en ont plus appris sur les difficultés auxquelles mes compatriotes sont confrontés que tous les rapports d’experts ou les analyses savantes des meilleurs sociologues.
« Où êtes-vous encore ? Vous perdez votre temps, il faut faire de la politique. Il n’y a que cela qui compte ! » s’exclame parfois, au téléphone, un des principaux organisateurs de ma campagne, ulcéré de me voir consacrer des semaines entières à visiter les coins les plus reculés du pays. Le fait est que je ne me préoccupe guère de l’agitation parisienne, ni de se qui se passe ou se trame du côté de mes concurrents, de la dernière « petite phrase » véhiculée par les uns ou de la dernière petite manœuvre fomentée par les autres. À l’exception de celle qui visera à m’atteindre, à travers mon épouse, à propos d’une affaire de vente de terrains, qui fera d’ailleurs long feu quelques jours plus tard. J’enverrai alors un messager auprès de ceux que je soupçonne d’être à l’origine d’une telle opération, pour leur signifier que je peux tout leur pardonner ou presque sur le plan politique, mais non qu’on veuille s’en prendre à ma famille, en se servant, qui plus est, des moyens de l’État pour le faire.
Le 17 février, le meeting qui rassemble plus de vingt mille personnes à la porte de Versailles marque un tournant décisif dans le déroulement de la campagne présidentielle. Il confirme en premier lieu que la grande majorité des militants gaullistes me sont restés fidèles. La défection attendue de Charles Pasqua, annoncée quelques semaines auparavant, n’y a rien changé, entraînant tout au plus le ralliement, lui-même sans surprise, de quatre parlementaires à la candidature de mon concurrent. Le mouvement qui se dessine en ma faveur a d’autant plus de force qu’il émane du peuple et dépasse les frontières de ma seule famille politique. C’est tout ce qui fait ma différence avec Édouard Balladur…
Si la question sociale est au cœur du dialogue que j’ai engagé avec les Français, je n’oublie pas que le destin de notre pays se joue aussi, et plus que jamais, sur la scène internationale. Le 16 mars, j’expose les orientations qui seront les miennes dans ce domaine, lesquelles s’inscrivent, il va sans dire, dans la droite ligne de l’enseignement du général de Gaulle.
J’ai toujours été convaincu de la place singulière que la France occupe dans le monde, en raison de son histoire, de sa langue, de sa culture, de ses valeurs. Forte de sa volonté d’indépendance, la France est un pays qui compte au regard des autres nations et dont la voix est attendue et écoutée. Dépositaire d’une vision et d’un idéal humanistes, elle a vocation à transmettre cet héritage, à exprimer une ambition qui dépasse le cercle de ses seuls intérêts.
Voilà pourquoi le Général a tenu à ce que, dans les institutions de la Ve République, le chef de l’État fût investi d’une responsabilité prééminente concernant la politique étrangère, de manière à faire prévaloir la permanence des grands intérêts de la France sur les combinaisons de circonstance.
Conduire la politique étrangère de la France signifie pour moi, à la veille du XXIe siècle, affirmer plus que jamais la personnalité spécifique de notre pays et préserver sa pleine liberté d’action. Lorsqu’il en va de ses intérêts vitaux ou de questions essentielles pour son avenir, la France doit garder la maîtrise de ses décisions. Ses choix politiques ne sauraient être dictés par quiconque. Cette attitude est la meilleure possible dans un monde devenu multipolaire depuis la fin de la guerre froide, où doit s’organiser un autre mode de relations entre les États, unis par des valeurs communes, également attachés à leur indépendance, mais conscients de la nécessité d’assumer leurs responsabilités dans le cadre d’une étroite coopération.
Lorsque le mur de Berlin est tombé, certains ont voulu croire que l’heure de la « fin de l’Histoire » avait sonné. Constatant la chute du totalitarisme et l’effondrement du modèle communiste, ils en ont aussitôt conclu que l’humanité entrait dans un nouvel âge d’or où la paix, la démocratie et la prospérité allaient triompher de manière durable et même irréversible. Cette illusion s’est vite dissipée face aux réalités du monde.
S’il est vrai qu’un mouvement puissant, depuis le début des années quatre-vingt dix, propage la démocratie sur tous les continents et que l’humanité accède peu à peu à la conscience d’une destinée qui s’inscrit dans une histoire universelle, il n’en est pas moins vrai que, très vite, le vent de l’Histoire s’est levé de nouveau, chargé d’orages et de tempêtes. Très vite, nous avons vu se déchaîner des forces destructrices qu’on pouvait croire définitivement dominées, comme celles qui ravagent des États encore fragiles. Ainsi du Rwanda et de l’ex-Yougoslavie, où l’Europe retrouve le visage hideux de la barbarie. Face au monde tel qu’il est, la France doit rester fidèle à la responsabilité morale qui lui est assignée vis-à-vis des autres peuples.
Le 12 avril 1995, à onze jours du premier tour, Édouard Balladur, que je n’ai plus croisé ni revu depuis plusieurs mois, m’écrit pour me demander, de manière pressante, de débattre avec lui devant les Français, « en toute clarté », de « ce qui oppose nos convictions », en ajoutant, de manière assez cocasse, que la démocratie ne saurait se résumer « à une suite de monologues à travers la France ». Je me contenterai de décliner cette invitation à mes yeux parfaitement inopportune. Le seul débat que j’aurai le devoir d’accepter est celui qui m’opposera à mon adversaire, quel qu’il soit, dans l’hypothèse où je serai présent au second tour.