Le 23 avril, les résultats du premier tour me placent, avec 20,84 % des voix, en deuxième position derrière le candidat du Parti socialiste, Lionel Jospin, qui totalise 23,30 % des suffrages. Édouard Balladur arrive troisième, avec 18,58 % des voix. Il me fait savoir le soir même qu’il se désiste en ma faveur.
Mon score est plus étroit que prévu, mais suffisant pour espérer l’emporter. Conforté par son avance, Lionel Jospin se révélera un adversaire coriace et très déterminé. Mais à partir de 18 heures, le 7 mai 1995, les résultats ne font déjà plus de doute. À 20 heures, ma victoire est confirmée, avec 52,7 % des suffrages exprimés contre 47,3 à mon concurrent.
Enfermé dans mon bureau de la mairie de Paris, j’achève de mettre au point la déclaration que j’adresserai peu après aux Français, depuis la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville. Du dehors me parviennent les échos de la foule immense, jeune, fervente et enthousiaste, qui est en train de déferler vers la place de la Concorde. Bernadette me rejoint, s’efforçant de maîtriser son émotion.
En moi se mêlent des sentiments inexprimables, qui sont ceux d’un homme heureux d’avoir atteint le but qu’il s’était fixé et qui doit prendre conscience, dans le même temps, d’incarner désormais l’espérance de tout un peuple et d’être en charge de son unité. Tels sont bien, à mes yeux, le rôle et la mission du chef de l’État sous la Ve République. Élu directement par le peuple, le président de la République ne doit pas s’adresser à telle ou telle fraction, mais au peuple de France tout entier. Il doit veiller à garantir la cohésion nationale, et rechercher sans cesse et dans tous les domaines ce qui peut la renforcer. Car tout doit être fait pour apaiser les tensions, dans un pays, la France, dont l’histoire montre qu’il peut être enclin aux disputes, aux antagonismes, à de brusques embrasements. Je veux être le Président d’une France unie, riche de ses différences, capable de faire vivre ensemble des femmes et des hommes de toutes origines et respectueuse de toutes ses composantes humaines.
Cette victoire, je la dédierai, ce soir-là, à la mémoire de mes parents et à tous « les patriotes simples et droits » qui ont fait de la France une nation tolérante, fraternelle, inventive et conquérante. Celle en qui je crois depuis toujours.
ANNEXES
Discours d’Égletons (Corrèze), le 3 octobre 1976
Au-delà de nos préoccupations immédiates, au-delà des soucis qui sont les nôtres, il y a les Français qui s’interrogent, il y a la France, aux prises avec ses difficultés sociales, économiques, politiques. Ces difficultés, j’ai lutté de toutes mes forces pour les surmonter. Ces problèmes, j’ai mis depuis deux ans, tout mon cœur, toute mon énergie pour leur trouver une solution. Et le jour où j’ai considéré que, dans le cadre qui m’était fixé, avec les moyens dont je disposais, je n’avais plus de chance sérieuse de réussir, j’ai estimé de mon devoir de remettre la démission de mon Gouvernement au Président de la République.
J’ai servi en toute loyauté le Chef de l’État. Mais je suis de ceux qui croient que la loyauté implique la franchise. J’ai donc été conduit à tirer les conclusions de la situation telle que je l’appréciais.
Certains aujourd’hui voudraient m’opposer au Président de la République. Ils perdent leur temps. Ma conception du service de l’État, mon attachement à la Ve République sont trop rigoureux pour que je sois jamais tenté de le faire. Il est le garant de nos Institutions, élu du peuple français, et nul n’a le droit de contester sa légitimité, sa primauté et ses pouvoirs, si ce n’est le peuple lui-même quand il est normalement consulté. Ma position, à cet égard, est claire. Je n’y reviendrai pas. J’espère avoir été compris.
C’est dans ce cadre que j’entends aujourd’hui poursuivre ma tâche au service du pays : défendre l’indépendance nationale, affermir les institutions de la République, renforcer la liberté.
Ces grandes options, présentées au peuple français et adoptées par lui lors des élections présidentielles demeurent la charte de mon action politique.
Sur tous ces problèmes, j’aurai l’occasion, dans les deux mois qui viennent, de préciser ma pensée et, ensemble, nous en délibérerons lors de nos prochaines Assises. Je ne voudrais aujourd’hui qu’évoquer brièvement quelques points parmi les plus importants.
La défense des principes de notre démocratie c’est d’abord bien entendu, celle de l’indépendance nationale. Comme personne ne met en cause aujourd’hui cette affirmation, nous avons tendance à croire que la cause est entendue et peut-être avons-nous commis l’erreur de laisser à nos adversaires le soin de tirer parti d’un mot d’ordre qui appartient à tous, mais sans doute et d’abord à nous les gaullistes qui l’avons restaurée. Or, l’indépendance n’est pas un mot ; elle n’est pas une profession de foi ou le thème de discours ou de programmes électoraux. Elle s’affirme. Elle suppose qu’un effort permanent soit effectué pour que notre pays soit doté d’une défense nationale moderne, forte et efficace. Elle exige que notre action extérieure sache persévérer dans le refus des allégeances et nous maintenir hors des blocs antagonistes. Il faut donc dénoncer les procès de tendance qui évoquent absurdement notre retour à l’OTAN. Il faut éviter que certains textes, certaines déclarations, puissent créer une équivoque quant à notre volonté de demeurer indépendants, non seulement selon les textes mais selon l’esprit et dans les faits. Il faut que le monde comprenne que cette œuvre ne sera pas interrompue et que les meilleurs garants de la continuité dans ce domaine sont les hommes de la majorité qui a permis de l’assurer jusqu’ici.
Mais le ressort de l’indépendance extérieure, il faut aussi le trouver en nous-mêmes, dans la stabilité intérieure et la liberté des citoyens.
Les institutions politiques stables et démocratiques que le peuple français s’est données à l’appel du Général de Gaulle ont fait la preuve de leur efficacité au cours des dernières années parfois mouvementées, souvent difficiles que nous avons vécues. Pourtant les signataires du programme commun socialo-communiste veulent les remettre en cause par le biais de retouches, de réformes ou de modifications plus ou moins hypocrites. Nous ne le permettrons pas. Notre régime politique serait irrémédiablement détruit et nous reviendrons d’abord à la faiblesse d’autrefois, aussitôt suivie par l’autoritarisme et la dictature.
Le respect scrupuleux du texte de nos institutions constitue pour nous un dogme sur lequel il ne nous est pas possible de transiger.
Enfin, la liberté, en France, comme dans un grand nombre d’autres pays, est, elle aussi, menacée.
Elle l’est parfois de notre faute. Alors que les Français dans leur grande majorité sont attachés à la société démocratique et libérale, trop nombreux sont ceux qui, peut-être parce qu’ils doutent de notre capacité à la défendre, refusent les disciplines nécessaires et préfèrent aux efforts le renoncement et la facilité.
Elle l’est surtout par nos adversaires ; s’ils venaient au pouvoir, ils auraient tôt fait de créer, que certains d’entre eux le veuillent ou non, une société de contrainte où l’autorité bureaucratique d’un État proliférant rendrait rapidement insupportable la vie de nos concitoyens.