L’exercice de la responsabilité personnelle n’est évidemment pas le monopole des travailleurs indépendants. Le développement de la participation et de la responsabilité doit aussi assurer la nécessaire réforme de l’entreprise. Tous les travailleurs, quel que soit leur place ou leur niveau, doivent pouvoir participer à l’organisation de leur travail et au partage des fruits de leurs efforts. Ils ont droit à une formation professionnelle qui leur donne la responsabilité de choisir et de s’élever. La fonction de l’encadrement, essentielle à l’impulsion et à la bonne marche de l’entreprise, doit être reconnue et renforcée.
D’une structure hiérarchique où les travailleurs sont encore trop souvent contraints à une obéissance passive, nous avons en effet l’ambition de passer à une organisation fonctionnelle où chacun prend la part de responsabilité qui lui incombe. Nous appelons cela la participation. C’est pour nous la dignité des hommes et des femmes de France qui est en cause.
Notre troisième ambition est d’ABOLIR LES PRIVILÈGES, c’est-à-dire les inégalités qui ne trouvent pas leur origine dans le mérite ou le travail. La société où nous vivons est encore marquée par des comportements ou des situations qui sont des séquelles de l’Histoire. Notre double exigence de liberté et de responsabilité nous les rend intolérables.
Il y a d’abord les privilèges de l’argent. Il est juste que la valeur individuelle, l’ardeur au travail, la conscience professionnelle soient rémunérées et comme ces vertus varient selon les individus, il est juste que les rémunérations soient différentes. Mais il n’est pas juste que, par une sorte de grâce d’état ou de naissance, certains continuent à jouir de privilèges immérités. Il est insupportable que d’autres puissent s’enrichir par la spéculation ou la fraude. Il est temps de procéder à une refonte complète de notre système fiscal qui doit être radicalement simplifié. Il faut trouver un équilibre plus satisfaisant entre la part qui doit être prélevée sur la dépense, celle qui doit l’être sur le revenu et celle qui doit l’être sur la fortune.
Mais il y a d’autres privilèges que ceux de l’argent. Il y a les privilèges du pouvoir. Dans un pays marqué par plusieurs siècles de pouvoir central absolu, c’est bien sûr l’administration qui peut être tentée de s’octroyer de tels privilèges. Il n’est pas douteux aujourd’hui que l’État en France n’a pas toujours su éviter les pièges de la bureaucratie. Et les Français en sont venus au point où parfois ils comprennent mal leur administration. Certes, ils l’appellent souvent pour combler une injustice, accorder un avantage ; mais ils la récusent bientôt en la jugeant envahissante et importune. C’est qu’après avoir su faire converger les efforts pour doter le pays de moyens de production et d’équipements puissants, après avoir assuré une protection sociale sans précédent, elle s’est, malgré la qualité et le dévouement de ses fonctionnaires, engluée dans le détail. Les textes ont été multipliés si bien que les lois, décrets, arrêtés, circulaires, constituent aujourd’hui un maquis quasi impénétrable non seulement à cause de leur abondance, mais aussi du fait de leur incessant changement. Dès lors, notre système juridico-administratif ne continue à fonctionner que parce qu’un grand nombre de textes ne sont pas en fait appliqués ou que l’on peut y déroger avec tous les risques d’arbitraire que cela comporte. Un effort puissant de simplification est donc nécessaire pour que l’administration retrouve sa véritable vocation qui n’est pas de gérer le système bureaucratique mais de servir le citoyen, qui n’est pas d’empêcher d’agir mais de faciliter la vie de tous.
Il s’agit, au sens strict du mot, d’une révolution : il faut rendre leur État aux Français.
Il y a les privilèges du savoir. La connaissance et la compétence déterminent de plus en plus la place de l’individu dans la société. Mais il ne faut pas que le savoir soit l’apanage d’élites restreintes issues de milieux sociaux privilégiés. Il faut poursuivre avec ténacité l’œuvre de démocratisation de l’enseignement que nous avons entreprise, promouvoir l’égalité des chances, donner davantage à chacun la possibilité, tout au long de son existence, de perfectionner sa formation initiale et de participer aussi à la grande aventure de la science, de l’art et de la création.
Telles sont les conditions du progrès social et de la vraie justice. Telles sont aussi les voies de l’accomplissement personnel, tant il est vrai qu’au-delà du savoir, c’est la culture partagée et vécue qui rend à l’existence sa noblesse et sa saveur.
Il faut ouvrir à tous la culture pour vivre. Il y a presque deux siècles maintenant, dans un mouvement d’enthousiasme et de générosité dont il a le secret, le peuple de France a proclamé aux yeux de l’univers l’abolition des privilèges. L’évolution de notre société et de notre sensibilité rend maintenant plus intolérables ceux qui subsistent encore ou ceux qui se sont recréés. Je vous invite à redonner toute leur signification, toute leur force, toute leur vie, aux beaux et grands principes de notre République : l’égalité et la fraternité.
Il nous appartient enfin de promouvoir la DÉMOCRATIE DU QUOTIDIEN. Plus libre, plus responsable, plus maître de lui-même, le citoyen d’aujourd’hui n’accepte pas de se dessaisir de toutes ses prérogatives aux mains de ceux qui le gouvernent. Il veut aussi, entre deux scrutins, continuer à prendre la parole et faire connaître son point de vue sur les décisions ou les actes qui façonnent sa vie quotidienne. Les Français ont droit à un environnement digne d’eux, c’est-à-dire à une maison, à un quartier, une ville, une nature qui soit à l’échelle humaine. L’homme doit redevenir la mesure de toutes choses
Il a fallu, bien sûr, dans les deux décennies qui viennent de s’écouler, consentir un effort important d’équipement. Mais nous avons parfois le sentiment d’avoir payé un prix très lourd. Le prix de villes qui se vident peu à peu de leurs habitants traditionnels et qui lentement écartent d’elles les humbles et les isolés. Le prix de banlieues souvent maussades, entassant une population transplantée et déracinée, le prix de côtes détériorées, de rivières abîmées, celui du bruit et de toutes les formes de violence.
Oui, il est temps, sans vaine nostalgie du passé, de recréer un paysage pour les Français, tels qu’ils sont, tels qu’ils se veulent.
Inventer la démocratie du quotidien, c’est éliminer toute forme de ségrégation, notamment dans le logement ; c’est lutter pour qu’un urbanisme concerté triomphe de l’urbanisme imposé, c’est mettre fin au paradoxe que constitue un habitat collectif sans véritable vie collective. C’est aussi diffuser une information objective sur l’environnement et se donner les moyens de contrôler le progrès technologique et de sauvegarder le milieu naturel. Le combat pour l’écologie, loin d’être un rêve fumeux, est à la fois l’aboutissement et la chance nouvelle de notre développement. À travers l’aspiration à la qualité de la vie, nous assistons, plus profondément, à un effort des nations pour retrouver leur génie propre et pour décaper la pellicule grise sous laquelle les fumées d’usine ont dissimulé leur visage. La qualité de la vie est le domaine privilégié de la différence, parce qu’elle est l’expression renaissante de la culture.
Pour permettre cette renaissance, le meilleur moyen est encore de rendre la parole aux Français. Aussi devons-nous redonner force aux collectivités intermédiaires. Nos communes, notamment, constituent un capital inestimable : des équipes rompues à l’action concrète sur le terrain, une administration au plus près du citoyen, la certitude du contrôle démocratique par le jeu du suffrage.