— Patron ! m’écrié-je en lui proposant ma meilleure main droite, patron, vous êtes for-mi-da-ble. The right man at the right place ! Je revis ; merci, bravo !
Il saisit ma dextre et la pétrit.
— Cet hommage venant d’un garçon aussi valeureux que vous me va droit au cœur, San-Antonio. Vous savez que vous êtes mon chouchou, n’est-ce pas ? Mon élève préféré, mon disciple d’élection ?
Son regard s’embue.
Sans but !
Il se tourne vers sa merveilleuse.
— Il est beau, n’est-ce pas, Zouzou ? me désigne-t-il à elle.
— Pas mal, convient la garce avec une moue aguichante.
— Et c’est un tendeur inouï, si vous saviez !
— J’en suis ravie pour ses petites amies, rétorque la greluse avec, dans l’intonation, un espoir d’être bientôt d’icelles.
Le Vieux marque un temps.
— Si nous l’emmenions dîner avec nous, ce polisson ? suggère-t-il.
La môme frétille de la touffe. De plus en plus, je rêve de lui confectionner un slip avec ma main. Elle a un haussement d’épaules :
— Comme vous voudrez, Achille.
Elle biche, mais rusée jusqu’aux glandes les mieux enfouies, elle feint l’indifférence, voire la quasi-réprobation. Le Daron en est éploré. Bon, voilà qu’il la fâche, cette chérie. Déjà qu’il l’oblige à m’attendre, maintenant il veut lui imposer ma présence, à elle qui ne rêve que d’un tête-à-tête avec lui ; à elle qui piaffe de planter ses yeux dans les siens et de caresser sa main sur la nappe entre les assiettes à pain et le beurrier.
A perfide, perfide et demie (tiens, déjà la demie de perfide !).
Je prends mon masque gravissimo.
— Je ne voudrais pas vous importuner, monsieur le directeur, et puis j’ai du pain sur la planche à voile.
Heureux que je répare sa propose inconsidérée, il saute sur l’argument.
— C’est vrai, commissaire, où lavé-je la tête !
Du coup, la môme, comprenant que je me lui échappe, enfourche son palefroi ; ou plutôt non : son destrier puisqu’il s’agit d’un cheval de bataille.
— Ce qui est dit est dit ! tranche la belle enfant. Vous me cassez les oreilles avec vos questions de travail. Allons manger, vous enquêterez ensuite ! D’ailleurs, vous n’allez pas vous y coller en pleine nuit ! Je me suis laissé dire qu’il y a une heure légale pour se rendre chez les gens !
Et dans une pirouette, elle nous entraîne. Dans la cour de la Big Taule, Achille déclare que, compte tenu de l’heure effectivement tardive, nous allons claper au Coupe-Chou. Miss Zouzou s’exclame que bonne idée. Puis, constatant que je m’apprête à grimper dans ma Maserati, elle trépigne qu’elle veut y monter avec moi « pour l’essayer ».
— Ça ne vous ennuie pas ? me demande l’old man, rêveur ; c’est une enfant, je requiers votre indulgence, commissaire.
— Tout le plaisir sera pour moi, pressens-je. Seulement je dois auparavant faire un détour par Neuilly, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ; ce sera l’affaire de vingt minutes.
— Je ferai le menu pendant ce temps, dit Mister Director, je vous conseille le poêlon d’aubergines et la souris de gigot.
— Très bien, acquiesçons-nous, la Belle et moi avec un synchronisme de duettistes américains.
— Bordeaux ou bourgogne ?
— Champagne ! répond Zouzou tandis que je démarre.
On ne se dit pas une broque. Je fonce comme un sauvage au volant de ma biturbo-mayonnaise en direction de l’Hôtel de l’Alizé que tient une ancienne langouste à moi, la môme Rita, une petite Antillaise avec qui j’ai eu un peu de bonheur. Elle a toujours une piaule pour ma pomme, cette gentille potesse. Et quand son baisodrome affiche complet, elle me prête sa chambre personnelle qui ressemble à la cabine de Pierre Loti. C’est plein de zinzins exotico-maritimes dans sa carrée, Rita. Dépaysement franc et massif ! Les conquêtes que j’y drive au débotté (pour la botte) en raffolent. Elles croient s’envoyer en l’air aux Nouvelles-Hébrides ou à Papeete. La pointe est superbissimo quand elle est exécutée sous d’heureux auspices.
Je freine en catastrophe devant l’hôtel. Toujours pas un mot de prononcé. Rapidos, je me parkinge sur le trottoir et ouvre la portière de ma compagne. Une docilité pareille, crois-moi, c’est l’enchantement. Enfin une frangine qui vient à la longe sans te faire tarter avec des protestations bidons et autres considérations vaseuses sur le « pas raisonnable ».
Elle accepte ma main pour s’arracher au cuir somptueux de ma Maserati. Je l’entraîne à l’Alizé. Rita est justement à sa banque, discutant de la vie des termites avec un vieux crabe auquel sa gerce a posé un monstre rabbit. Elle est parfaite, ma copine. Décroche une clé de son tableau et me la tend sans même me regarder, comme si j’étais un pensionnaire. Ça évite les mesquines transactions, toujours gênantes et contraignantes, ces préliminaires de merde dégodants en diable.
Le 24 ! J’engouffre Zouzou dans l’ascenseur. Puis dans la chambrette tapissée d’un papier peint représentant Paul et Virginie à pied d’œuvre dans un décor pour production caramel hollywoodienne.
Je t’ai pas dit qu’elle porte un Chanel wonderful, moucheté, dans les grèges somptueux. Elle en ôte le bas prestement, le jette sur le dossier du fauteuil et va se mettre à four pattounes sur le plumard : en travers, merci ! Pas de collants ! C’est une femme de l’élite ! Des vrais bas pour obsédés sexuels. La chère âme ! J’ai un élan de gratitude, d’amour peut-être ! Te vais la charger à la soudard, c’est ce qu’elle souhaite. Son slip ténu ? Tiens, craaaac ! T’as vu ce que j’en fiche de son slip ténu ? Charpie (pas celui de la Lettre de la Natation, la vraie). Elle se cale bien sur ses montants et j’y vais plein cadre ! Tu croirais les Panzerdivisionen déferlant sur Paris, en 40. Sauf que je ne fais pas de bruit ; du moins au début. Ensuite c’est le clapotis berceur des soirs sur la Dordogne. Que de vraies joies en ce monde : simples, pures, moi je dis, humaines comme l’a souhaité notre Créateur.
Elle part, je la rejoins. Chant des Partisans interprété à pleine voix par toute la troupe !
Gloria, gloria.
Un instant plus tard, je lui présente son exquis slip dévasté et nous éclatons de rire.
Alors, tu sais quoi ? Mais t’y répéteras pas, ça me gênerait. Elle le plie, le fait bouffer et l’engage dans la poche supérieure de mon veston pour m’en faire une pochette.
— Vous n’avez pas été aussi longs que vous me l’annonciez, fait, avec satisfaction, le Vieux, lequel nous attendait en dégustant un kir royal.
— J’ai opéré au plus vite, monsieur le directeur : je ne voulais pas vous faire attendre.
VII
EN PLEINE TRAGÉDIE. GOD SAVE BÉRU
Ça se passe de la manière ci-dessous, ’magine-toi. Je débarque à Amsterdam le lendemain par le premier avion.
Taxi. Poum ! En droite ligne pour les bureaux de ce vieux frappadingue d’Hans Bergens, car je suis décidé à mettre cartes sur table. Cet homme est bien le « cerveau » de l’affaire puisqu’il a répondu à notre menace en libérant Berthe. Me reste plus que d’aller l’interviewer sérieusement pour lui faire cracher ce qu’étaient ses intentions de départ.
De quel argument userai-je ? Je l’ignore, comptant sur le climat de l’entretien et mon esprit d’initiative pour choisir le meilleur le moment venu.
Me voici devant l’immense immeuble dominant le port où une partie de sa flotte se mire dans les eaux mazouteuses. Mais quel n’est pas mon étonnement d’apercevoir plusieurs voitures de police carrément stationnées sur le trottoir avec plein de draupers en noir, moustaches blondes et joues roses, fourmillant dans l’entrée garnie de marbre. De toute évidence, il se passe du bizarre dans cette masure. J’aborde un jeune flic, frais émoulu, tout freluquet et monté en graine et, lui ayant présenté ma carte de poulet où s’étale en caractères gras ce mot international qui figure également sur la sienne, lui demande en allemand ce qui se passe.