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Le jeunot hésite, regarde autour de lui ; puis, constatant que ses confrères ne nous prêtent aucune attention, lâche, très vite :

— L’armateur Hans Bergens vient d’être assassiné.

Je le sentais. J’ai des flashes par instant. Des intuitions poussées, si tu préfères. En découvrant ce déploiement poulardin, j’ai immédiatement pensé que le vieux maboul venait de se faire rectifier. L’idée m’a sauté à la gorge, je précise. Pas à l’esprit : non, dans la gargane. Ça m’a fait comme une boule de coton.

— Dans ses bureaux ?

— Oui.

— Mais il était bien gardé, cependant ! objecté-je.

— Pas suffisamment, il faut croire, répond avec pertinence le jeune rat blond.

Tiens, il a plein de boutons rouges autour de la bouche, cézigue ! Ne doit pas suffisamment limer, ce tendron. L’acné, ton doux regard se voile !

— On l’a tué comment ? poursuis-je.

Le poulet de grain réagit :

— Demandez à mes supérieurs, je n’ai pas qualité pour vous renseigner.

Je lui vote un sourire.

— Pourquoi me taire ce qui sera longuement commenté à la radio dans quelques minutes, à la télé dans quelques heures et dans les journaux cet après-midi ?

— Vous êtes policier, monsieur, par conséquent vous savez que nous sommes tenus au secret, riposte le boutonneux.

— Ce qui me complique les choses c’est que les commentaires en question seront faits en néerlandais et que j’ai l’impardonnable défaut de ne pas parler cette merveilleuse langue si musicale.

Je cligne de l’œil.

— mdash ; Je suis chargé d’une commission rogatoire : je devais entendre le témoignage de M. Bergens concernant un commandant de cargo ayant eu quelques démêlés avec les autorités françaises.

Regardant ailleurs, j’ajoute :

— J’ai tout de suite vu que vous étiez un intellectuel et que vous deviez parler plusieurs langues. Merci de votre compréhension. Il a été assassiné de quelle manière, ce pauvre M. Bergens ?

— On lui a écrasé la tête avec un appareil vidéo, répond très vite mon interlocuteur.

Puis, comme effrayé par sa confidence, il me salue de trois doigts portés à son képi et s’éloigne.

Ton Tantonio balance un brin, ce qui est toujours bon pour les testicules, puis s’éloigne. Pas la peine d’aller ramener ma fraise dans le P.C. du vieux Bergens où je risquerais d’exciter la curiosité de mes collègues bataves.

Me voilà à la fois déconfit et surexcité. Drôle de relance de cette foutue histoire, non ? C’est pas demain que j’apprendrai la vérité sur les manigances mises en œuvre à l’endroit de la dame Berthe. L’assassinat de Bergens a-t-il un quelconque rapport avec l’enlèvement de la Baleine et la faramineuse troussée qu’elle a dû s’effacer ?

Me voici gêné aux entournures. Enquêter dans un patelin dont on ne parle pas la langue n’est pas « évident », comme ils disent tous, à présent. Evident ! Un de ces mots bateaux qui flottent sur toutes les conversations sans les conduire nulle part.

Tout en suivant les quais pleins d’énormes bites que la mère Bérurier ne pourra jamais étouffer de ses miches, je trouve un début de soluce. Elle s’appelle Mathias. Le Rouquemoute, surdoué professionnel, jacte une vingtaine de langues, dont le néerlandais, j’en ai eu la preuve l’autre jour quand il est venu à Amsterdam me bisser le grand air du Rainbow Warrior. Cézigue, quand il part en vacances il emporte une méthode Assimil et, tandis que sa progéniture se déchaîne autour de lui, que sa mégère le houspille, il apprend le thaïlandais, le gujarâti, le turc ou le letton et revient en étant capable de lire ces dialectes dans le texte et de les causer aussi bien que le français. Un phénomène, quoi !

Un bureau de poste m’offre, en un temps très court et pour un prix modique son inestimable voix. Je l’engage à ne pas mettre en chantier son dix-septième chérubin dans l’immédiat, mais plutôt à venir me rejoindre immédiatement à Amsterdam. Toujours aux ordres, il me promet d’être là dans l’après-midi, dût-il passer par le pôle Sud pour me rejoindre.

Satisfait, je me rends à l’hôtel où nous sommes convenus de nous retrouver ; j’y fais l’acquisition d’une chambre avec bain et commence par m’étendre sur le lit tout fringué, sans même ôter mon veston ni mes targettes. J’adore gamberger dans un lit inconnu. Les mains sous la nuque, je me sers du plafond blanc comme d’un écran pour y projeter les différentes séquences de l’affaire.

— Tout cela n’est pas sérieux, ronchonné-je. Ça cache quelque chose. Ils s’en foutent, de la grosse Berthe. La faire tringler par un équipage entier ressemble, dans le cas de l’Ogresse, à un canular. Ils n’ont pas agi de la sorte par sadisme. Ces gens ont d’autres préoccupations. Et maintenant, la mort du vieux branque dans son étable du vingt-cinquième étage, le crâne pété par un appareil vidéo !

Mes yeux se ferment sur ces mystères vaporeux. Il est fourbu, l’artiste. T’ai-je dit qu’après le dîner au Coupe-Chou, la petite Zouzou a prétexté une grande fatigue pour demander d’être ramenée dard-dard chez elle ? Le Vieux, déçu, m’a prié de la reconduire, ce que j’ai fait jusqu’à cinq plombes du matin dans un exquis appartement pareil à un écrin de chez Cartier.

Cette fois, on s’est mis en tenue de plongée, la petite et moi, et on est sortis du mutisme pour entonner les grandes tyroliennes sous la lune. Le Dialogue des Carmélites, quand tu baises, ça va un moment, mais faut pas en abuser.

Dans l’arrière-boutique de mon sub je me dis :

« Merde, voilà que je me mets à ronfler ». Et ça me bidule la pensouillarde biscotte je trouve ça gentiment glandu. Ça fait pépé au coin du feu, après son verre de gnole. Que je me rappelle le mien dans son exercice périlleux, bon gu ! je croyais chaque fois qu’il allait s’étouffer, l’ancêtre. Sa manière de chuter après une longue période, kif le moteur d’un vieux zavion. Des ratés, des glaviottements non expectorés, l’angoisse du piston qui pistonne ballepeau. Ses naseaux perdaient de l’altitude. Sûr qu’il allait se planter, pépé ; se fraiser sur le plancher, apoplexié d’un coup d’un seul. Ça chuintait faiblard, menu menu, avec des cascades, des sautes, des arrêts interminables. Et puis il redécarrait dans une espèce de hennissement revigorateur. Franc un bourrin, t’aurais juré. Un gail en prairie, dans le matin fou fleurant le chou. Il ramenait tout l’oxygène de la pièce dans ses soufflets de Verdun, le chéri. Une monstre reniflante, comme après le fâcheux nuage d’ypérite, en 17, salement vésicatoire. Retour à la vie. Le zinc se remettait à ronronner et reprenait de la hauteur. J’étais soulagé. J’avais l’impression d’un miracle et je remerciais le petit Jésus de lui avoir décamoté les muqueuses in extremis, grand-père.

Donc, je me dis que je ronfle. J’essaie de me retenir. En dormant c’est pas trop commode. Et je m’aperçois qu’il s’agit du téléphone. Les postes bigophoniques heurfs, de nos jours, ne sont plus équipés d’une sonnerie mais d’un ronfleur. Ce qui est disgracieux pour l’homme devient élégant pour ses appareils.

Je bâille à en décrocher la suspension et tends une main hagarde vers le biniou.