Выбрать главу

— De toute façon, il serait impossible de réunir les moyens de transport nécessaires à l’évacuation en quarante-huit heures, déclara Skempton avant de baisser à nouveau la tête.

En tant que responsable de l’entretien et officier supérieur de l’hôpital, c’était à lui que revenait de réunir, modifier et prévoir le parcours des transporteurs, ce qui était une tâche énorme.

— Ce que j’essayais d’apprendre, insista Conway, c’est de combien de temps nous disposons, selon vous.

Le colonel releva le regard.

— Désolé, professeur. J’ai reçu une estimation il y a déjà quelques heures …

Il prit une feuille dans la couche supérieure des rapports qui jonchaient son bureau et se mit à la lire.

En soumettant tous les facteurs connus à une analyse rigoureuses, il semblait probable que seul un bref laps de temps s’écoulerait entre le moment où l’Empire découvrirait la position exacte du Secteur Général et celui où il déclencherait son attaque. Il effectuerait en premier lieu une reconnaissance avec un appareil d’exploration, ou une petite escadre. Les unités de la flotte des Moniteurs stationnées autour du Secteur Général tenteraient de détruire cette force. Qu’ils y parviennent ou non, le mouvement suivant de l’Empire serait plus décisif, probablement une offensive à grande échelle qui réclamerait des préparatifs de plusieurs jours. Pendant ce délai des unités supplémentaires du corps des Moniteurs pourraient gagner cette zone de l’espace …

—  … disons une huitaine de jours, conclut Skempton, ou trois semaines si nous avons de la chance. Mais je n’y compte guère.

— Merci, dit Conway qui se remit aussitôt au travail.

Il prépara en premier lieu un tableau de la répartition des équipes médicales durant les six heures à venir. Il tenta de mettre au maximum l’accent sur la nécessité d’effectuer une évacuation rapide et ordonnée sans la hâter au point de risquer de provoquer une panique générale, et il recommanda d’informer les malades par l’entremise de leurs praticiens afin de provoquer le minimum d’inquiétude. Pour les cas les plus graves, les médecins traitants auraient le choix entre expliquer la situation aux patients ou les évacuer sous sédatifs. Il ajouta qu’un nombre pour l’instant non déterminé de membres du personnel soignant serait évacué en même temps que les patients et que tous devaient s’apprêter à quitter l’hôpital dans un délai de quelques heures après en avoir été informés. Il envoya ce document au service de diffusion afin qu’il fût reproduit sous forme d’affiches et de bandes pour que tous fussent en possession de l’information plus ou moins au même moment.

Tout au moins en théorie, pensa-t-il. Car s’il connaissait bien le téléphone arabe de l’hôpital, les données essentielles circuleraient au sein du personnel dix minutes après avoir quitté son bureau.

Il prépara ensuite des instructions plus détaillées concernant les patients. Les espèces à sang chaud et respirant de l’oxygène pourraient être évacuées par n’importe lequel des nombreux niveaux, mais les espèces vivant sous forte gravité et sous forte pression poseraient de sérieux problèmes, pour ne pas mentionner les MSVK et les LSVO habitués à une gravité presque nulle ; les énormes AUGL aquatiques ; les espèces vivant dans un froid intense et la douzaine de créature du niveau Trente-huit qui respiraient de la vapeur surchauffée. Conway prévoyait que l’opération prendrait cinq jours pour les malades, et deux journées supplémentaires pour le personnel. Cependant, pour l’évacuation rapide des services, il devrait envoyer du personnel dans les niveaux étrangers afin de permettre la traversée de ces services par les malades qui devaient gagner leurs points d’embarquement. Les sections de chlore courraient le risque d’être contaminées par de l’oxygène, le chlore pourrait s’infiltrer dans les services AUGL et les flots envahir toutes les sections. Il faudrait prendre certaines précautions afin de prévenir d’éventuelles pannes des réfrigérateurs des espèces vivant dans le méthane, l’arrêt des appareils anti-gravité des LSVO fragiles et semblables à des oiseaux, et la rupture des enveloppes hermétiques des Illensiens.

La contamination représentait le plus grave des dangers menaçant un hôpital à multi-environnements … contamination par oxygène, chlore, méthane, eau, froid, chaleur ou radiations. Pendant l’évacuation, les divers systèmes de sécurité habituellement en activité (portes étanches et doubles, sas internes, systèmes d’alarme et de détection) devraient être débranchés afin de permettre un départ rapide.

Puis le personnel irait inspecter les appareils de transport afin de s’assurer que les sections réservées aux patients reproduisaient fidèlement l’environnement des espèces qu’ils devraient accueillir …

Brusquement, l’esprit de Conway refusa d’aller plus loin. Il ferma les yeux et laissa son visage s’enfoncer entre les paumes de ses mains. Il observa l’image de son bureau due à la persistance rétinienne, qui s’estompait graduellement en une tache rougeâtre. Il en avait assez de ce travail de gratte-papier ! Depuis qu’il avait été nommé responsable de l’intervention sur Etla il n’avait fait que du travail de bureau : rapports, résumés, graphiques, instructions. Conway était un chirurgien habitué à prévoir des opérations compliquées, mais celles qu’il devait à présent organiser étaient d’un genre qui relevaient plus du domaine d’un bureaucrate que d’un chirurgien. Conway n’avait pas étudié durant la majeure partie de son existence pour être un rond de cuir.

Il se leva, s’excusa d’une voix rauque auprès du colonel, puis quitta le bureau. Sans vraiment y penser, il se dirigea vers son service. Une nouvelle équipe venait de se mettre au travail et, pour les patients, il restait une demi-heure avant le premier repas de la journée, ce qui était un moment inhabituel pour la visite d’un professeur. La légère panique provoquée par son apparition aurait, en d’autres circonstances, été plutôt amusante. Conway salua avec courtoisie l’interne de service et fut légèrement surpris de découvrir qu’il s’agissait du stagiaire octopode Creppelien qu’il avait rencontré deux mois plus tôt, puis il se sentit irrité lorsque le AMSL insista pour le suivre à une distance respectueuse. C’était en fait ce que devait faire tout interne débutant, mais pour l’instant Conway aurait voulu pouvoir rester seul en compagnie de ses patients et de ses pensées.

Il ressentait le besoin irrésistible de voir et de parler aux extra-terrestres parfois bizarres mais toujours merveilleux qui étaient officiellement confiés à ses soins … tous les patients qu’il avait connus avant de partir pour Etla avaient quitté depuis longtemps l’hôpital. Cependant, il ne regarda pas leurs fiches car il éprouvait ce jour-là une sorte d’allergie envers les informations abstraites fournies par l’écriture. Au lieu de cela il les questionna attentivement, presque avec avidité, pour étudier leurs symptômes, leur état, et leurs antécédents. Il laissa certains malades, dont le cas était bénin, ravis et sidérés par de telles attentions de la part d’un professeur, et certains autres fortement irrités par ses questions indiscrètes. Mais Conway s’était senti contraint d’agir ainsi. Tant qu’il aurait encore des patients, il resterait un médecin.

Le Secteur Général était démantelé. L’immense et complexe structure vouée au soulagement de la souffrance et aux progrès de la médecine xénologique était à l’agonie. Elle succombait comme tout patient au terme d’une maladie trop grave pour pouvoir être combattue. Le lendemain, ou le surlendemain, ses services commenceraient à se vider. Les patients aux diversités exotiques de physiologie, de métabolisme et de plaintes seraient disséminés. Dans des salles obscures les structures étranges et merveilleuses qui répondaient à l’idée que les extra-terrestres se faisaient d’un lit confortable resteraient accroupies tels des spectres surréalistes tapis le long de murs. Et, avec le départ des patients extra-terrestres et du personnel, disparaîtrait le besoin de maintenir les environnements dans lesquels ils vivaient, les traducteurs qui leur permettaient de communiquer, les bandes physiologiques qui permettaient à telle espèce de soigner telle autre …