— Je crois que je vais rester, dit-elle finalement, ainsi que Conway l’avait deviné. Tu restes aussi, bien sûr?
— Je n’ai pas encore pris ma décision. Je ne peux pas partir avant la fin de l’évacuation, de toute façon. Et il n’y aura alors peut-être plus la moindre raison de demeurer ici …
Il fit une dernière tentative pour la faire changer d’avis.
« … toutes tes études seraient gâchées. Il existe un tas d’hôpitaux qui seraient heureux de t’avoir …
Murchison se redressa sur son siège. Lorsqu’elle parla c’était sur le ton vif, compétent et sérieux, d’une infirmière prescrivant le traitement d’un patient qui risquait d’être récalcitrant.
— D’après ce que tu viens de me dire, tu auras demain une journée très chargée. Tu devrais aller te coucher et dormir le plus longtemps possible. En fait, je pense même que tu devrais aller immédiatement t’allonger.
Puis, sur un ton totalement différent, elle ajouta :
« Mais si tu désires d’abord me raccompagner …
XIV
Le jour où les instructions d’évacuation de l’Hôpital furent diffusées, tout se passa sans encombre. Les patients ne posèrent pas le moindre problème car il était tout naturel qu’ils quittent un jour ou l’autre l’hôpital et, dans ces circonstances, leur départ était simplement un peu plus dramatique qu’en temps normal. Le départ du personnel médical était cependant un peu moins naturel. Pour un malade, un séjour dans un hôpital était simplement un épisode pénible, ou tout au moins guère agréable, de sa vie. Pour les membres du personnel soignant du Secteur Général, l’hôpital était toute leur vie.
Mais le premier jour tout se passa également sans encombre avec le personnel. Tous firent ce qui leur était demandé, sans doute en raison de l’habitude et de l’état de choc qui faisaient de l’obéissance la chose la plus facile à faire. Le lendemain, cependant, le choc s’était estompé et ils commencèrent à contester ces ordres, et la personne a laquelle ils éprouvaient le plus grand besoin d’exposer leur opinion n’était autre que le professeur Conway.
Le troisième jour, ce dernier dut contacter O’Mara.
— Où est le problème? s’emporta Conway lorsque O’Mara lui eut répondu. Le problème consiste à mettre un peu de plomb dans la cervelle de ces … ces génies trop bavards ! Et plus ils sont intelligents, plus il veulent agir stupidement. Prenez Prilicla, par exemple, cette bestiole n’est qu’une coquille d’œuf qui se déplace sur des allumettes, et elle est si fragile qu’elle exploserait dans un fort courant d’air. Eh bien, Prilicla désire rester. De même que le professeur Mannon, et le fait qu’il doive bientôt devenir diagnosticien ne fait aucune différence. Il déclare que s’il n’avait à soigner que des blessés humains, ce serait pour lui comparable à des congés. Et les raisons invoquées par les autres sont encore plus tirées par les cheveux.
« Vous devez leur faire entendre raison, commandant. C’est votre rôle, en tant que psychologue en chef …
— Les trois quarts du personnel médical et des membres des services d’entretien connaissent certaines informations qui seraient précieuses à l’ennemi, s’ils étaient capturés, répondit sèchement O’Mara. Ils devront partir et peu importe qu’ils soient diagnosticiens, programmeurs d’ordinateur, ou simples infirmiers. Ils n’auront pas le choix en ce domaine. À ces personnes s’ajoutent certains spécialistes du personnel médical qui seront contraints de partir avec leurs malades, chaque fois que l’état de ces derniers l’exigera. Mais en ce qui concerne le petit nombre de personnes restantes, je ne peux pas faire grand chose. Ce sont des êtres sains d’esprit, intelligents, et qui ont depuis longtemps l’âge de raison. Ils devraient être capables de prendre tout seuls une décision.
— Ha, dit Conway.
— Avant que vous mettiez en cause la santé mentale de vos collègues, répondez à une question. Comptez-vous rester?
— Eh bien … commença Conway.
O’Mara coupa la communication. Conway fixa le combiné durant un long moment, avant de raccrocher. Il n’avait toujours pas décidé s’il resterait ou non. Il savait qu’il n’entrait pas dans la catégorie des héros et il aurait désespérément voulu pouvoir partir. Mais il ne voulait pas le faire sans ses amis, car si Murchison, Prilicla et les autres restaient, il n’aurait pu supporter ce qu’ils penseraient de lui s’il était le seul à prendre la fuite.
Il était probable que tous supposaient qu’il comptait rester et qu’il préférait ne pas en parler par pure timidité, alors qu’en fait il était à la fois trop lâche et trop hypocrite pour leur avouer qu’il avait peur …
La voix tranchante du colonel Skempton vint interrompre ses pensées et dissipa momentanément le mépris qu’il éprouvait envers lui-même.
— Professeur, le vaisseau-hôpital Kelgien vient d’arriver, ainsi qu’un transporteur de fret Illensien. Sas Cinq et Dix-Sept dans dix minutes.
— Très bien, répondit Conway.
Il quitta son bureau et se dirigea vers la Réception. Il courait presque.
Lorsqu’il y arriva, les trois consoles de contrôle étaient occupées : deux par des Nidiens et la troisième par un lieutenant du corps des Moniteurs qui n’avait pour l’instant rien à faire. Conway alla se placer entre les Nidiens, légèrement en retrait, en un point d’où il pourrait suivre ce qui se passait sur les deux groupes d’écrans. Il commençait à éprouver un violent désir d’affronter les problèmes qui ne manqueraient pas de se poser. L’appareil Kelgien amarré au sas Cinq était un vaisseau de ligne interstellaire dernier modèle qui avait été partiellement transformé en vaisseau-Hôpital en chemin. Les modifications n’étaient pas entièrement terminées, mais une équipe composée de membres du service d’entretien et de robots montait déjà à son bord en compagnie des médecins qui prendraient les dispositions nécessaires au bien être des patients qui y seraient accueillis. En même temps, les occupants des services correspondants étaient préparés pour le transfert, et le matériel indispensable à la poursuite de leurs traitements était rapidement démonté, sans que nul ne s’inquiétât de l’aspect qu’auraient ensuite les murs desdits services. Une partie du matériel léger, entassé sur des porte-civières automoteurs, se dirigeait déjà vers le vaisseau.
Dans l’ensemble, cette opération semblait être d’une extrême simplicité. Les besoins des patients en matière d’atmosphère, de pression et de gravité correspondaient exactement à l’environnement du vaisseau et aucune transformation laborieuse n’était nécessaire. Cet appareil était suffisamment grand pour pouvoir prendre à son bord tous les malades Kelgiens tout en ayant de la place à revendre. Conway pourrait libérer entièrement les niveaux DBLF et se débarrasser également de quelques Tralthiens FGLI. Mais bien que cette première opération fût relativement simple, Conway estimait qu’il s’écoulerait au moins six heures avant que le vaisseau fût chargé et prêt à repartir. Il se tourna vers l’autre pupitre de contrôle.
On voyait sur ses écrans des images fort semblables. L’environnement du transporteur de fret Illensien correspondait exactement à celui des services PVSJ, mais cet appareil était plus petit et n’avait pas un équipage suffisamment important pour une telle mission. Les préparatifs destinés à permettre l’installation des patients n’avaient, pour cette raison, guère avancé. Conway envoya des membres du personnel d’entretien à bord du cargo Illensien. Il se disait qu’ils pourraient s’estimer heureux s’ils parvenaient à y faire embarquer soixante PVSJ, alors qu’ils pourraient sans difficulté évacuer trois niveaux complets à bord de l’autre appareil.