Plus rien, lui répondit le professeur Mannon qui se trouvait toujours à la Réception.
Mannon lui annonça avec enthousiasme que trois niveaux de patients DBLF étaient partis à bord du vaisseau Kelgien et que les seules chenilles encore présentes dans l’hôpital étaient quelques infirmières. À eux seuls, les trois cargos Illensiens avaient évacué les services PVSJ de leurs patients respirant le chlore, à l’exception de quelques retardataires qui seraient à bord quelques minutes plus tard. En ce qui concernait les êtres aquatiques, les AUGL et les ELNT avaient été évacués et les SNLU, dans leurs mini-icebergs, montaient à bord. En tout, quatorze niveaux avaient été évacués et cette journée pouvait être considérée comme positive. Le Pr Mannon suggéra à Conway d’en profiter pour coller un oreiller sous sa nuque et se plonger dans un état d’inconscience volontaire de façon à être frais et dispos pour la journée du lendemain, qui serait certainement aussi animée.
Conway nageait avec lassitude en direction du sas intérieur et son esprit s’attardait sur la perspective extrêmement attrayante de manger un gros steak et de faire un bon somme, lorsque cela se produisit.
Une chose qu’il n’avait pas vue lui décocha un coup violent qui le mit hors de combat. Cela l’atteignit simultanément dans l’abdomen, la poitrine, et les jambes … les points où sa combinaison était la moins ample. La douleur jaillit en lui comme une explosion que son corps torturé parvint à peine à contenir. Il se plia sur lui-même et commença à perdre conscience. Il aurait voulu mourir et désirait désespérément rendre. Mais une minuscule portion de son cerveau non affectée par la douleur et la nausée le lui interdisait, car elle savait que mourir étouffé par sa propre vomissure à l’intérieur d’un casque était une façon vraiment atroce de passer de vie à trépas …
Progressivement, la douleur s’amoindrit et devint supportable. Conway avait toujours l’impression qu’un Tralthien venait de lui décocher six coups de pieds simultanés dans l’aine, mais de nouvelles données commençaient à lui parvenir. Des gargouillements puissants et insistants et la vision extrêmement étrange d’un Kelgien qui dérivait sous les flots sans sa combinaison protectrice. Un second regard apprit à Conway que l’être portait un scaphandre, mais que ce dernier était déchiré et empli d’eau.
Plus bas, vers le fond de la cuve AUGL, flottaient deux autres Kelgiens dont les corps allongés et velus avaient explosé de la tête à la queue, mais les horribles détails étaient heureusement dissimulés par un nuage rouge en expansion. Contre la paroi opposée du réservoir une zone de turbulence entourait un trou obscur et irrégulier dans lequel les flots semblaient s’engouffrer.
Conway jura. Il crut deviner ce qui s’était passé. Ce qui avait provoqué ce trou déchiqueté, quelle qu’en fût la nature, avait en raison de la non-compressibilité de l’eau également communiqué son impact aux malheureux occupants de la cuve AUGL. C’était simplement parce que le Kelgien et lui même s’étaient trouvés à l’autre extrémité du passage que l’onde de choc la plus violente les avait tous deux épargnés.
Mais peut-être n’en avait-elle épargné qu’un seul …
Il lui fallut trois minutes pour tirer l’infirmière Kelgienne dans le sas qui se trouvait dix mètres plus loin. Une fois à l’intérieur, Conway régla les pompes afin de vider le sas de son eau et ouvrit simultanément une valve d’oxygène. Alors que l’eau s’écoulait encore, il parvint avec difficulté à allonger le corps ruisselant et inerte de l’infirmière contre la paroi, puis à le faire pivoter de côté. La fourrure argentée de l’être était à présent une masse de poils gris et sales, et Conway ne pouvait déceler la moindre trace de respiration ou de pouls. Il se coucha rapidement sur le sol, à son côté, puis écarta la quatrième et la troisième paire de pattes afin de pouvoir glisser son épaule dans l’espace qui les séparait. Les pieds arc-boutés fermement contre la paroi opposée, il se mit à effectuer des pressions rythmiques. Conway savait que s’asseoir sur le corps et appliquer une pression à l’aide des mains n’aurait pas été très efficace, pour pratiquer la respiration artificielle sur un DBLF massif. Après quelques secondes, l’eau commença à ruisseler hors de la bouche de cet être.
Conway s’interrompit brusquement comme il entendait quelqu’un tenter d’ouvrir le sas depuis la coursive AUGL. Il utilisa sa radio mais l’un ou l’autre des émetteurs-récepteurs était en panne. Il ôta rapidement son casque et colla sa bouche à la porte étanche, mit ses mains en coupe autour d’elle, et hurla :
— Un DBLF sans scaphandre se trouve à l’intérieur. N’ouvrez pas la porte, sinon vous allez nous noyer ! Passez par l’autre côté …
Quelques minutes plus tard la porte du sas donnant dans la section d’oxygène s’ouvrit et Murchison abaissa son regard vers lui.
— Pr … professeur Conway, dit-elle d’une voix étrange.
Conway poussa ses jambes avec force et enfonça son épaule dans le corps de la Kelgienne, à proximité des poumons, puis demanda :
— Oui?
— Je … tu … l’explosion … commença-t-elle.
Puis, après ce faux départ extrêmement bref, elle recouvra son assurance et ce fut d’une voix décidée qu’elle ajouta :
« Il s’est produit une explosion. Une infirmière DBLF a été blessée : plusieurs entailles profondes provoquées par une plaque du sol qui a été projetée sur elle. J’ai immédiatement appliqué du coagulant, mais je ne pense pas qu’il tiendra longtemps. De plus, la coursive où elle se trouve a été envahie par les eaux : cette explosion a dû ouvrir une faille dans la section AUGL. La pression baisse légèrement, ce qui indique qu’il doit également y avoir une brèche qui donne sur l’espace. De plus, on sent une forte odeur de chlore …
Conway gémit et interrompit ses efforts de réanimation. Il alla pour parler, mais Murchison le prit de vitesse.
« Tous les médecins Kelgiens ont été évacués et il ne reste en plus de la blessée que celle-ci et deux de ses collègues qu’on devrait pouvoir trouver quelque part. Mais ce ne sont que des infirmières …
Alors qu’il se relevait, Conway pensait qu’ils étaient dans de sales draps. Danger de contamination et menace de décompression. Il fallait évacuer le plus rapidement possible la blessée, car si la pression chutait trop fortement les portes des sas se fermeraient automatiquement et si elle se trouvait alors du mauvais côté ils ne pourraient plus rien faire pour elle. Et l’absence de tout DBLF qualifié signifiait qu’il devrait se soumettre à une bande physiologique kelgienne et effectuer lui-même l’intervention, ce qui signifiait également qu’il devrait se rendre dans le bureau de O’Mara. Mais il lui fallait avant tout aller voir la victime. Il désigna le corps ruisselant allongé sur le sol :
— Occupe-toi de celle-ci, dit-il à Murchison. Il me semble qu’elle commence à respirer, mais j’estime indispensable de continuer la respiration artificielle pendant une bonne dizaine de minutes …
Il resta là pour regarder Murchison qui se couchait au côté de la DBLF, genoux ployés et les deux pieds collés au mur opposé … Ce n’était vraiment pas le lieu ou le moment, mais de la voir allongée sur le sol, vêtue de cette combinaison ajustée et tentatrice, lui fit oublier un bref instant qu’il devait s’occuper de toute urgence de ses patients et de l’évacuation, et aller prendre une bande physiologique. Puis cette combinaison serrée et couverte de gouttelettes lui rappela que Murchison s’était elle aussi trouvée dans la cuve AUGL quelques minutes seulement avant l’explosion, et il ne put s’empêcher de s’imaginer son corps magnifique en train d’exploser, de la même façon que ceux des deux malheureux DBLF …