Elle se produisit trois semaines plus tard, après une période de trêve durant laquelle absolument rien ne s’était passé, exception faite de l’arrivée d’une force de volontaires Tralthiens et d’un unique vaisseau. Conway n’avait jamais entendu parler de l’espèce à laquelle appartenait son équipage dont la classification était QLCL pas plus que de sa planète d’origine. Il apprit que le Secteur Général n’avait encore jamais professionnellement eu affaire à ces êtres, parce qu’ils étaient de nouveaux membres très enthousiastes de la Fédération. Conway aménagea un petit service afin de pouvoir accueillir d’éventuels blessés de cette espèce. Il l’emplit de l’horrible brouillard corrosif qui leur servait d’atmosphère et régla l’éclairage sur le bleu inactinique aveuglant que les QLCL considéraient comme reposant pour la vue.
L’offensive commençait presque lentement, pensa Conway en observant à travers le hublot d’observation. La sphère défensive principale semblait à peine touchée par les petites attaques lancées en des points très éloignés de sa surface. Il ne pouvait voir que trois petits tourbillons minuscules et confus d’activité. Les points de lumière qui indiquaient l’emplacement des vaisseaux, des missiles, des missiles anti-missiles et des explosions, paraissaient se déplacer trop lentement pour pouvoir représenter la moindre menace. Mais cette lenteur n’était qu’apparente, car les vaisseaux manœuvraient à un minimum de cinq G alors que des appareils anti-gravifiques automatiques empêchaient leurs équipages d’être réduits en bouillie par leurs accélérations impensables et que les missiles étaient propulsés à des vitesses allant jusqu’à cinquante G. Les écrans de répulsion largement déployés qui repoussaient parfois les missiles étaient invisibles, de même que les rayons presseurs et vibreurs qui anéantissaient presque toujours ceux qui réunissaient à franchir cet écran protecteur. Mais même ainsi, il ne s’agissait que d’un sondage préliminaire des défenses de l’hôpital, une suite de petits raids, le lever de rideau …
Conway se détourna du hublot et se dirigea vers son poste. La moindre des escarmouches entraînait des pertes et il avait mieux à faire que rester là, à assister au spectacle. De plus, il savait qu’il obtiendrait une image bien plus exacte du déroulement de la bataille en bas, dans son service.
Pendant les douze heures qui suivirent les blessés arrivèrent en un filet régulier, puis les petits raids d’avant garde se métamorphosèrent en lourds coups de boutoir et les blessés arrivèrent selon un flot irrégulier. Finalement, la grande offensive proprement dite commença et ce fut une marée de patients qui déferla dans les services.
Conway fut rapidement incapable de pouvoir dire depuis combien de temps il travaillait, qui étaient ses assistants, combien de blessés il avait soignés. À de nombreuses reprises il aurait eu besoin d’une piqûre de remontant pour chasser la fatigue de son esprit et de ses mains, mais de telles injections étaient à présent interdites, quelles que fussent les circonstances … l’équipe médicale avait déjà suffisamment à faire sans que le nombre de ses patients fût encore augmenté par certains de ses membres. Il devait travailler en étant totalement épuisé et il avait parfaitement conscience que les soins qu’il donnait aux blessés laissaient à désirer. Il mangeait et dormait lorsqu’il atteignait le stade où il n’était plus capable de tenir correctement ses instruments. Il voyait parfois à son côté la masse démesurée d’un Tralthien, parfois un infirmier du corps des Moniteurs, parfois Murchison. Murchison, la plupart du temps. Soit elle n’éprouvait pas le besoin de dormir soit elle allait faire une petite sieste en même temps que lui, à moins qu’à un moment tel que celui-ci il eût plus tendance à remarquer sa présence. C’était généralement Murchison qui avançait de la nourriture vers sa bouche obéissante et lui ordonnait d’aller se reposer lorsque cela devenait indispensable.
Le quatrième jour, l’attaque ne semblait toujours pas vouloir diminuer. Les vibreurs de la coque extérieure tiraient presque sans interruption et leur consommation d’énergie faisait clignoter les lumières.
Le principe qui fournissait la gravité artificielle et compensait les accélérations meurtrières des vaisseaux était le même que celui utilisé pour les armes des deux camps … l’écran répulsif, à l’origine destiné à protéger des météorites, les rayons presseurs et tracteurs, et le vibreur qui était une combinaison des deux. Le vibreur tirait et poussait à la fois … il vibrait … avec une force pouvant atteindre quatre-vingt G selon la largeur de son faisceau. Une poussée de quatre-vingts gravités, puis une traction de quatre-vingts gravités, plusieurs fois par minute. Il n’atteignait naturellement pas toujours sa cible avec précision, car les appareils des deux camps s’esquivaient et prenaient des contre-mesures, mais les tirs étaient toujours suffisamment précis pour déchirer le blindage d’une coque ou, dans le cas d’un petit appareil, de le secouer au point de briser les hommes d’équipage.
À présent, il y avait un très grand nombre de vibreurs à l’œuvre. Les forces de l’Empire attaquaient avec acharnement et repoussaient les unités de défense vers la coque externe de l’hôpital. La bataille aérienne qui se déroulait était à présent combattue uniquement à l’aide de vibreurs, car l’espace était trop encombré pour qu’il fût encore possible de lancer des missiles. Cela n’était cependant valable que pour les vaisseaux de combat … car des missiles étaient toujours lancés vers l’hôpital, probablement des centaines, et certains parvenaient à forcer le barrage. À cinq reprises, au moins, Conway perçut l’impact révélateur dans les semelles de ses chaussures alors que ses pieds étaient sanglés au sol du bloc opératoire.
Il était inutile de posséder une forte science du diagnostic pour s’occuper des hommes « vibrés ». Il n’était que trop évident qu’ils souffraient de fractures multiples et compliquées qui, dans certains cas, s’appliquaient pratiquement à tous les os de leur corps. De nombreuses fois, alors qu’il devait découper la combinaison de ces corps broyés afin de les en extraire, Conway aurait voulu hurler aux hommes qui avaient amené le blessé :
— Mais qu’espérez-vous que je puisse faire de … cette chose?
Mais cette chose était encore en vie et, en tant que médecin, il était censé faire tout son possible pour qu’elle le reste.
Conway venait de terminer son travail sur un blessé particulièrement mal en point, assisté par Murchison et une infirmière Tralthienne, lorsqu’il prit conscience de la présence d’un DBLF dans la salle. Conway s’était accoutumé aux symboles colorés employés par les militaires Kelgiens pour indiquer leur rang et il nota que celui-ci portait un symbole supplémentaire signifiant qu’il était également un médecin.
— Je suis venu vous relever, professeur, annonça le DBLF d’une voix rapide, atone et traduite. J’ai l’habitude de m’occuper des êtres de votre espèce. Le commandant O’Mara désire que vous vous rendiez immédiatement au Sas Douze …
Conway lui présenta rapidement Murchison et la Tralthienne … car on amenait un autre blessé et ils devraient se remettre à l’ouvrage dans quelques minutes, puis il demanda :
— Pourquoi?
— Le professeur Thornnastor a été victime du dernier missile qui nous a atteints, répondit le Kelgien en pulvérisant sur ses manipulateurs le film plastique qui faisait office de gants pour les membres de son espèce. Il faut une personne possédant une connaissance approfondie des autres espèces pour s’occuper de ses patients et des FGLI qui arrivent au Sas Douze. Le commandant O’Mara voudrait que vous les examiniez le plus rapidement possible, afin de savoir de quelles bandes vous aurez besoin.