La lumière jouant sur l’eau baignait les façades des maisons de l’autre côté de la promenade de tons chauds, citron, pêche, abricot, comme si elles brillaient d’une lumière intérieure, prisonnière de leurs pierres. Budur rentra chez elle à travers la vieille ville, longeant de vieux bâtiments aux murs de granit gris ou de bois noirci. Turi était une ancienne ville romaine. Elle avait d’abord été une halte sur la route traversant les Alpes. Père les avait une fois amenés dans un obscur col au milieu des montagnes appelé le Trou de Serrure, où l’on pouvait encore voir un tronçon d’ancienne voie romaine, zigzaguant à travers l’herbe comme le dos pétrifié d’un dragon, chasseur solitaire traquant les pieds des soldats ou des commerçants. Maintenant, après des siècles d’une vie obscure, Turi était enfin redevenue une ville d’étape – mais pour les trains –, et la plus grande ville de la Franji centrale, la capitale des Émirats Alpins Unis.
Le centre-ville était sillonné de trams grinçants et brinquebalants, mais Budur préférait marcher. Elle ne s’occupait pas d’Ahab, son chaperon ; elle l’aimait bien, lui, en tant que personne, elle appréciait cet homme sans prétentions, mais elle n’aimait pas son travail, qui consistait entre autres à l’accompagner dans chacune de ses sorties. Elle l’ignorait, par principe, parce que sa présence était une offense à sa dignité. Elle savait aussi qu’il rapporterait à Père ses moindres faits et gestes, et quand il lui dirait qu’elle l’avait superbement ignoré, le harem ferait une nouvelle fois part à Père de son mécontentement, quitte à le faire de façon indirecte.
Elle mena Ahab entre les maisons incrustées comme des joyaux dans la colline dominant la ville, jusqu’à la Grande Rue. Le mur entourant leur maison était magnifique. On aurait dit une sorte d’immense tapisserie ornée de lierre vert et de pierres dressées. Le portail en bois était surmonté d’une arche de pierre qui semblait sourdre d’un treillis de glycine. On avait l’impression qu’on aurait pu en retirer la clé de voûte sans le faire tomber. Ahmet, leur gardien, était confortablement installé dans la petite cahute en bois à l’entrée du portail, où il bavardait à n’en plus finir avec les visiteurs, allant jusqu’à offrir le thé à tous ceux qui osaient s’attarder.
Dans la maison, tante Idelba parlait au téléphone, qui était posé sur une table de la cour intérieure, sous un auvent, de telle sorte que tout le monde l’entendait. C’était une façon pour Père d’empêcher que l’on dise quoi que ce soit de fâcheux ; mais en vérité, tante Idelba parlait généralement de choses microscopiques, des lois mathématiques régissant les noyaux des atomes, et personne ne comprenait rien à ce qu’elle disait. Budur aimait l’écouter quand même, parce que cela lui rappelait un peu ces contes de fées que tante Idelba lui racontait le soir, au lit, quand elle était petite, ou bien les conversations qu’elle avait avec sa mère à la cuisine – la cuisine était l’une de ses passions, et elle pouvait vous débiter toute une série de recettes, d’ingrédients et d’ustensiles, qui ressemblait assez, par ce qu’elle avait de mystérieux et d’évocateur, aux longues péroraisons de tante Idelba au téléphone, comme si cette dernière concoctait en fait un nouveau monde. Parfois, d’ailleurs, quand elle raccrochait, l’air préoccupée et absente, et que Budur venait la serrer dans ses bras, elle finissait par admettre que oui, c’était tout à fait ça : les ilmi, les scientifiques, étaient en train de concocter un nouveau monde. Ou en tout cas, ils pourraient le faire. Un jour, elle raccrocha, les joues rouges, et esquissa quelques petits pas de danse dans la cour, chantant des syllabes sans suite ou la chansonnette qu’elle poussait en étendant le linge : « Dieu est grand, grand est Dieu, lave notre linge, lave nos âmes ! »
Cette fois-ci, elle raccrocha sans paraître apercevoir Budur et leva les yeux vers le petit bout de ciel bleu qu’on voyait depuis la cour.
— Qu’est-ce qu’il y a, Idelba ? Tu te sens hem ?
Hem était le terme qu’employaient les femmes pour définir ces petits vagues à l’âme sans cause apparente.
— Non, répondit Idelba en secouant la tête, ce n’est qu’un mushkil.
Un mushkil était un problème bien précis.
— Ah bon ? Quoi donc ?
— Eh bien… Pour dire les choses simplement : les chercheurs du laboratoire ont obtenu des résultats très étranges. En gros, c’est ça. Personne n’arrive à comprendre ce qu’ils signifient.
Le laboratoire, avec lequel Idelba venait de parler au téléphone, était désormais son principal contact avec le monde extérieur. Elle avait enseigné les mathématiques et fait de la recherche, à Nsara. Elle travaillait avec son mari sur l’infiniment petit. Mais sa mort prématurée avait mis au jour certaines irrégularités dans ses travaux, et Idelba avait perdu son unique source de revenus. Le poste qu’ils partageaient s’était révélé n’être en fin de compte que celui de son mari ; elle s’était donc retrouvée sans travail et à la rue. C’est du moins ce que Yasmina disait ; Idelba elle-même n’en avait jamais parlé. Elle était arrivée, un beau jour, avec une simple valise, en larmes. Elle voulait voir le père de Budur, son demi-frère. Il avait accepté de l’accueillir, un certain temps. C’est à cela, expliqua Père plus tard, que servent entre autres choses les harems ; ils permettaient d’accueillir les femmes qui n’avaient nulle part où aller.
— Votre mère et vous, les filles, vous passez votre temps à vous plaindre de ce système, mais, tout bien considéré, quel autre choix avez-vous ? Sinon la souffrance des femmes abandonnées serait insupportable.
En entendant cela, Mère et la cousine la plus âgée de Budur, Yasmina, râlaient et grondaient, le visage empourpré. Rema, Aïsha et Fatima les regardaient alors bizarrement, essayant de comprendre ce qu’elles auraient dû ressentir face à cet état des choses qui leur semblait après tout si naturel. Tante Idelba, quant à elle, ne se permettait jamais le moindre commentaire. Ni pour approuver ni pour désapprouver ce système. Parfois, une ancienne connaissance l’appelait au téléphone, notamment l’un de ses neveux, qui avait apparemment un problème et semblait penser que tante Idelba pourrait l’aider à le résoudre ; il appelait assez régulièrement. Un jour, Idelba essaya d’expliquer à Budur et à ses sœurs de quel genre de problème il s’agissait, à l’aide d’un tableau noir et d’une craie.
— Les atomes ont des coquilles, comme les sphères que l’on voit dans les cieux des vieux dessins. Ces coquilles entourent le centre de chaque atome, qui est petit mais lourd. Trois genres de particules s’agglutinent dans le cœur de l’atome ; certaines sont chargées de yang, d’autres de yin, et les dernières sont neutres, chacune à des degrés divers. Elles sont reliées entre elles par une très grande force, extrêmement puissante, mais également très localisée, et qui diminue très vite quand on s’éloigne du cœur de l’atome.
— Comme dans un harem, commenta Yasmina.
— Oui, si tu veux. En fait, c’est plutôt comme la gravité. Mais, de toute façon, il y a une sorte de répulsion ki entre chacune des particules, que cette force contrebalance, créant une sorte de compétition entre elles deux et – grossièrement – les autres forces existantes. Maintenant, certains métaux très lourds sont composés de tellement de particules qu’un certain nombre parviennent à s’échapper, une par une. Ces particules en fuite laissent une trace caractéristique derrière elles, à des vitesses distinctes. Là-bas, à Nsara, ils ont obtenu des résultats étranges à partir d’un métal particulièrement lourd, un élément plus lourd encore que l’or, en fait, le plus lourd des éléments connus à ce jour, appelé l’alactin. Ils le bombardent de particules neutres, et obtiennent des résultats vraiment étranges, sur tous les plans, et très difficiles à expliquer. Le cœur lourd de cet élément semble instable.