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Les élèves hodenosaunees arrivèrent et se joignirent à leur conversation. Elles aussi connaissaient Kirana. Kirana les salua :

— Voici nos conquérantes ! dit-elle. Une culture où les femmes ont le pouvoir ! Je me demande si l’on ne pourrait pas juger les civilisations à l’aune de la réussite de leurs femmes ?

— C’est elles qui les ont toutes bâties ! proclama l’une des plus vieilles femmes, qui jusqu’à présent s’était contentée d’écouter en tricotant.

Elle avait au moins quatre-vingts ans. Elle n’avait donc pratiquement connu que la guerre, du début à la fin, de l’enfance à la vieillesse.

— Aucune civilisation ne peut durer sans les maisons que les femmes bâtissent en elle.

— Ah oui ? Et quel pouvoir politique ont-elles pris, hein ? Regardez comme leurs hommes apprécient l’idée que les femmes aient ce genre de pouvoir…

— Elles l’ont en Chine.

— Non, chez les Hodenosaunees.

— Pas à Travancore ?

Personne ne se risqua à dire quoi que ce soit.

— C’est un sujet qui mérite d’être creusé ! dit Kirana. Ce sera l’un de nos sujets d’étude. Une histoire des femmes des autres pays du monde – leurs actions en tant qu’actrices de la vie politique, leur destin. Le fait que notre histoire ne mentionne aucune de ces choses-là est le signe que le naufrage du patriarcat n’est toujours pas terminé. Et nulle part ce n’est plus vrai que dans l’islam.

5

Budur raconta bien évidemment à Idelba la leçon de Kirana et la réunion qui l’avait suivie. Elle en parla avec beaucoup d’excitation, pendant qu’elles faisaient la vaisselle, puis la lessive. Idelba l’écoutait attentivement, hochant la tête et posant des questions, se montrant très intéressée. Mais pour finir elle dit :

— J’espère que tu trouveras le temps de travailler sérieusement tes cours de statistiques. On peut parler de tout ça jusqu’à la fin des temps, mais les mathématiques sont la seule chose qui te permettra de faire des progrès.

— Que veux-tu dire ?

— Tout simplement que le monde est régi par des nombres et par des lois physiques, traduites en termes mathématiques. Les connaître te permettra de mieux appréhender les choses. Et ça te servira pour ton travail, plus tard. À propos…, je pense pouvoir t’obtenir une place au laboratoire. Tu nettoieras les éprouvettes. Ce sera bien, comme ça tu auras un peu d’argent, et puis tu comprendras qu’il faut que tu apprennes un vrai métier. Ne tombe pas dans le piège des conversations de café.

— Mais parler peut servir ! Ça permet d’apprendre des tas de choses, pas seulement sur l’histoire, mais sur sa signification aussi. Cela me permet d’y voir plus clair, comme lors de nos conversations au harem.

— Certes ! Au harem, on pouvait parler tant qu’on voulait ! Mais il n’y a que dans un institut que tu pourras te pencher vraiment sur la science. Tu t’es donné le mal de venir ici, alors autant en profiter au maximum.

Budur réfléchit un moment. Idelba, la voyant songeuse, poursuivit :

— Et même si tu veux étudier l’histoire, ce qui n’est pas bête, il y a un autre moyen de le faire que de bavasser dans les cafés. C’est d’aller voir les antiquités, de visiter des sites archéologiques. Tu y trouverais des éléments pour étayer les théories – comme on le fait dans les autres sciences. La Franji regorge de vieux endroits de ce genre que l’on étudie actuellement pour la première fois avec cette rigueur scientifique dont je te parle, et c’est très intéressant. D’ailleurs, il faudra des dizaines, voire des centaines d’années, pour inspecter tous ces sites.

Elle se redressa et se massa les reins, en regardant Budur.

— Viens avec moi pique-niquer vendredi. Je t’emmènerai sur la côte, au nord, voir les menhirs.

— Les menhirs ? Qu’est-ce que c’est ?

— Tu verras vendredi.

Le vendredi, elles prirent donc le tram jusqu’au bout de la ligne, où elles changèrent pour un bus qui traversait des rangées de pommiers entre lesquelles elles voyaient parfois des petites parcelles bleu sombre d’océan. Elles descendirent après une demi-heure de route, et se rendirent à l’ouest d’un petit village, dans une forêt où de gigantesques pierres levées étaient disposées en longs alignements sur une plaine herbeuse, légèrement mamelonnée. Çà et là, un vieux chêne interrompait le défilé de pierres. C’était vraiment très étrange.

— Qui les a mises là ? Les Francs ?

— Ça date d’avant les Francs. Peut-être même avant les Celtes. Personne ne sait vraiment. On n’a pas encore trouvé avec certitude l’endroit où ils vivaient, et il est très difficile de dire à quelle époque ces pierres ont été dressées.

— Il a dû falloir, je ne sais pas…, des siècles pour lever toutes ces pierres !

— Cela dépend combien ils étaient pour le faire. Peut-être étaient-ils aussi nombreux autrefois qu’aujourd’hui, qui sait ? Mais je pense que non, parce qu’on n’a pas trouvé de villes en ruines, comme en Égypte ou au Moyen-Occident. Non, il devait s’agir d’une plus petite population, à qui cela a demandé beaucoup de temps et d’efforts.

— Mais que peut faire un historien de trucs pareils ? demanda Budur, alors qu’elles suivaient l’une des longues avenues créées par les alignements de pierres, examinant les motifs de lichen noir et jaune qui noircissaient leur surface érodée.

Elles étaient pour la plupart au moins deux fois plus grandes que Budur. C’étaient vraiment de très grosses choses.

— On peut étudier les objets à la place des histoires. Cela s’écarte parfois de l’histoire, pour se rapprocher de l’enquête scientifique. Savoir dans quelles conditions matérielles vivaient ces gens, quels objets ils fabriquaient. Tu sais, c’est une science qu’on a commencé à pratiquer à l’époque des premiers âges de l’islam, en Syrie et en Irak, puis qu’on a laissée de côté. Jusqu’à la Nahda.

La Nahda était la renaissance de la culture islamique la plus raffinée dans certaines villes, comme Téhéran ou Le Caire, durant le premier demi-siècle précédant la Longue Guerre, qui avait tout détruit.

— Maintenant, nos connaissances en physique et en géologie sont telles que de nouvelles façons d’enquêter apparaissent tout le temps. Les reconstructions et les constructions nouvelles permettent de mettre au jour toutes sortes de trouvailles, et tout cela arrive en même temps. C’est très excitant. La Franji s’avère être l’un des endroits les plus intéressants à étudier. C’est un très vieil endroit, tu sais ?

Elle se tourna vers les longues rangées de pierre, pareilles à des semailles faites par des dieux de pierre qui ne seraient jamais revenus pour les moissons. Les nuages filaient à toute allure dans le ciel, qui paraissait anormalement bas et plat.

— Il n’y a pas que ces alignements d’ailleurs, ni les cercles de pierres en Britannia. Il y a aussi des tombeaux de pierre, des monuments, parfois des villages entiers. Il faudra que je t’emmène un de ces jours visiter les Orcades. De toute façon, il n’est pas impossible que je m’y rende prochainement. Tu viendras avec moi. J’aimerais que tu penses à étudier toutes ces choses. Cela te donnera des bases solides pendant que tu écouteras ta madame Fawwaz débiter ses contes des mille et une nuits.

Budur passa la main sur le fin manteau de lichen recouvrant l’une des pierres levées, et promit :

— Je le ferai.

6

Ses cours, son nouveau boulot consistant à laver la vaisselle de labo à l’institut d’Idelba, ses promenades le long du port et de la jetée, son rêve d’un nouveau syncrétisme, d’un islam incorporant le meilleur du bouddhisme qui prévalait au labo : les journées de Budur passaient dans un brouillard de pensée qui se nourrissait de tout ce qu’elle faisait et voyait. La plupart de ceux qui travaillaient au laboratoire d’Idelba étaient des moines et des nonnes bouddhistes. Compassion, rectitude, une sorte d’agape, comme disaient les anciens Grecs – les Grecs, les fantômes de ces lieux, des gens qui avaient eu toutes les idées, dans un paradis perdu dont il était déjà question dans les histoires de Platon sur l’Atlantide ; qui se révélaient exactes, à en croire les derniers travaux des archéologues fouillant les ruines de la Crète.