— C’est ce que je vais faire, dit Khalid.
— Mais le plus facile à observer, c’est le mouvement, reprit Iwang. On peut faire toutes sortes d’essais avec le mouvement. On peut mesurer l’attraction des choses vers la Terre. On peut voir si la vitesse est la même dans les collines et dans les vallées. Les objets accélèrent quand ils tombent, et ça pourrait être mesurable aussi. La lumière elle-même devrait être mesurable. Ce qui est sûr, c’est que les angles de réfraction sont constants – je les ai déjà mesurés.
Khalid hocha la tête.
— D’abord, ce soufflet à l’envers, pour vider une chambre. Bien qu’il ne puisse sûrement pas en résulter un vrai vide. Le rien n’est pas possible dans ce monde, je pense. Il y aura quelque chose là-dedans, de plus petit que l’air.
— Ça ressemble plus à Aristote, dit Iwang. « La nature a horreur du vide. » Mais… et si ce n’était pas le cas ? Nous ne le saurons qu’après avoir essayé.
Khalid hocha la tête. S’il avait eu deux mains, il se les serait frottées.
Ils sortirent tous les trois vers le moulin à eau. Là, un canal détournait du fleuve un courant plus puissant qui miroitait dans le soleil du matin ; l’eau actionnait un moulin, qui faisait d’abord tourner des axes, entraînant une rangée de lourds marteaux, de presses à métaux, et les poignées des soufflets rotatifs qui faisaient ronfler les chaudières des fourneaux. C’était un endroit bruyant, plein du vacarme de l’eau, du concassage des pierres, du ronflement du feu et des crépitements de l’air ; tous ces éléments trépidaient sous l’effet de la transmutation, leur cassant les oreilles et laissant dans l’air une odeur de brûlé. Khalid resta un moment planté là à regarder le moulin à eau. C’était sa réussite, c’était lui qui avait su se servir du savoir-faire de chacun de ses artisans pour produire cette énorme machine, mille fois plus puissante que les gens ou les chevaux ne l’avaient jamais été. Ils étaient les gens les plus puissants de l’histoire du monde, se dit Bahram, et c’était grâce à Khalid. Mais, d’un geste de la main, Khalid envoya promener tout ça. Il voulait comprendre pourquoi ça marchait.
Il ramena les deux autres à l’atelier.
— On va avoir besoin de tes souffleurs de verre, de mes ferronniers et de mes tailleurs de cuir, dit-il. Ta valve, on pourrait peut-être la faire avec des intestins de mouton.
— Il faudrait que ce soit plus solide que ça, répondit Iwang. Une sorte de porte de métal, qui serait plaquée contre un joint de cuir par la succion du vide.
— C’est ça.
Pas de djinn dans cette bouteille
Khalid mit ses artisans au travail, pendant qu’Iwang soufflait le verre, et deux semaines plus tard ils avaient un appareil en deux parties : un globe de verre épais, et une puissante pompe pour y faire le vide. Il y eut tout un tas de fuites et de ruptures, et la valve céda souvent ; mais les vieux mécaniciens du complexe étaient ingénieux, et, en s’attaquant aux points faibles, ils finirent par fabriquer cinq versions tout à fait semblables de l’appareil, toutes très lourdes. La pompe était une chose massive, bardée de pistons, de tubes et de valves étroitement ajustés ; les globes étaient d’épais ballons de verre, au col encore plus épais, et garnis à l’intérieur de protubérances auxquelles on pouvait accrocher des objets, pour voir ce qui leur arriverait quand l’air serait évacué. Quand ils eurent résolu le problème des fuites, ils durent construire une crémaillère afin d’exercer assez de force sur la pompe pour qu’elle vide le globe de la plus infime trace d’air. Iwang leur conseilla quand même de ne pas chercher à créer le vide parfait, le genre de vide qui aurait aspiré la pompe, le complexe, et, qui sait, le monde lui-même, tel un djinn rentrant dans sa prison. Comme toujours, le visage de marbre d’Iwang ne leur permettait pas de savoir s’il était sérieux ou s’il plaisantait.
Quand ils eurent obtenu un appareil qui marchait à peu près correctement (de temps à autre, le verre de l’un d’eux se fendillait, quand ce n’était pas la valve qui se cassait), ils le fixèrent à une charpente en bois, et Khalid commença une série d’essais, insérant des choses dans le globe avant de le vider de son air, pour voir ce qui se passerait. Il se refusait à se poser toutes les questions philosophiques sur la nature de ce qui restait à l’intérieur du globe une fois qu’on en avait ôté l’air.
— Contentons-nous de voir ce qui arrive, disait-il. On verra après…
Il gardait de grands livres à pages blanches sur la table près de son appareil, et lui, ou l’un de ses secrétaires, y consignait dans les moindres détails le déroulement des opérations, prenant soin de chronométrer les événements avec la meilleure des horloges.
Après quelques semaines durant lesquelles Khalid se familiarisa avec l’appareil et fit divers essais, il demanda à Iwang et à Bahram d’organiser une petite fête, à laquelle il invita de nombreux cadis et professeurs des madrasas du Registan, et notamment les mathématiciens et astronomes de la madrasa de Sher Dor, qui étaient déjà plongés dans des discussions sur les auteurs de la Grèce antique et les classiques arabes traitant de la réalité physique. Le jour dit, quand tous ses invités se pressèrent dans l’espace ouvert de l’atelier non loin du bureau de Khalid, Khalid leur présenta l’appareil, leur expliqua comment il fonctionnait et leur montra ce qu’ils pouvaient tous voir : un réveil qu’il avait attaché à l’une des aspérités à l’intérieur du globe, de telle sorte qu’il se balançait doucement au bout d’un court fil de soie. Khalid abaissa une bonne vingtaine de fois la pompe de la crémaillère, mettant rudement son bras gauche à l’épreuve. Il leur dit que l’alarme du réveil avait été réglée pour sonner à la sixième heure de l’après-midi, peu après que les muezzins du minaret le plus au nord de Samarkand auraient fini de chanter la prière du crépuscule.
— Pour être sûr que l’alarme sonnera bien, leur dit Khalid, le battant a été exposé, afin que vous puissiez le voir frapper les petites cloches. Après, une fois que nous aurons vu ce que donnent les premiers résultats, je réintroduirai peu à peu de l’air dans le globe de façon à ce que vous puissiez l’entendre par vous-mêmes.
Il parlait d’un ton bourru et direct. Bahram vit qu’il voulait s’éloigner le plus possible du ton pompeux, ésotérique, qu’il avait affecté au cours de ses expériences alchimiques. Il ne fit pas de grande déclaration, aucune incantation. Le souvenir de sa dernière présentation, désastreuse, de sa supercherie, devait être présent à son esprit, tout comme il l’était dans celui de tous ici. Mais il se contenta d’un simple geste en direction du réveil, qui avançait vaillamment vers six heures.
C’est alors que le réveil commença à tournoyer au bout du fil, et que tous purent voir le battant frapper, un coup à droite, un coup à gauche, les petites cloches de bronze. Mais aucun son ne sortait du globe de verre. Khalid esquissa un geste.
— Vous pourriez croire que c’est le verre lui-même qui empêche le son de passer, mais quand j’aurai remis de l’air à l’intérieur, vous constaterez que ce n’est pas le cas. Pour commencer, je vous invite à venir poser votre oreille contre le ballon, pour que vous puissiez vérifier par vous-mêmes qu’on n’entend vraiment rien.
À tour de rôle, chacun s’exécuta. Alors Khalid tourna un robinet qui ouvrit une valve située sur l’un des flancs du ballon, et un court sifflement d’air se fit entendre, bientôt rejoint par une sonnerie qui devint perceptible et augmenta rapidement. De telle sorte qu’à la fin on eût dit une alarme sonnant dans la pièce voisine.