Khalid ne répondit pas directement.
— Il me paraît certain qu’il y a différentes sortes d’air… Différents composants, peut-être, comme dans les métaux. Sauf qu’ils sont tous invisibles à l’œil nu. Nous sentons les différences, parfois. Et il y en a qui peuvent tuer, comme au fond des puits. Ce n’est pas une absence d’air, dans ce cas-là, mais une mauvaise sorte d’air, ou d’un de ses composants. Manifestement plus lourd. Et des distillations différentes, des combustions différentes… On peut éteindre ou étouffer un feu… Quoi qu’il en soit, je pensais qu’en mélangeant du sal ammoniac, du salpêtre et du soufre, j’obtiendrais un air différent. Et c’est ce qui s’est passé, mais j’en ai trop obtenu, et trop vite. Et tout a pété ! C’était manifestement un poison, dit-il en toussant comme un perdu. Cela ressemble à la recette du wan-jen-ti des alchimistes chinois, le « tueur-de-milliers ». Je suppose que je pourrais montrer cette réaction à Nadir et proposer d’en faire une arme. On pourrait peut-être tuer une armée tout entière, avec ça.
Ils ruminèrent cette pensée en silence.
— Enfin, dit Bahram, ça l’aiderait peut-être à conforter sa position auprès du khan.
Il lui expliqua ce qu’il avait vu chez Iwang.
— Tu crois que Nadir a des ennuis à la cour ?
— Oui.
— Et tu penses qu’Iwang pourrait se convertir à l’islam ?
— Il avait l’air de vouloir se renseigner.
Khalid se mit à rire, et partit d’une nouvelle quinte de toux.
— Ce serait bizarre.
— Les gens n’aiment pas qu’on se moque d’eux.
— D’une façon ou d’une autre, je pense que ça lui serait égal, à Iwang.
— Tu savais que c’était le nom de sa ville, Iwang ?
— Non. C’est vrai ?
— Oui. C’est ce qu’il avait l’air de dire.
Khalid haussa les épaules.
— Ça veut dire que nous ne connaissons pas son vrai nom.
Nouveau haussement d’épaules.
— Personne ne connaît jamais son vrai nom.
Un amour grand comme le monde
Vers la fin des moissons, comme l’hiver approchait et que les passes vers l’est étaient fermées, le caravansérail se vida. Les journées de Bahram étaient enrichies par la présence d’Iwang au ribat soufi : il s’asseyait au fond et écoutait attentivement tout ce que le vieux maître Ali disait, ne parlant que rarement, et seulement pour poser les questions les plus simples, généralement sur le sens de tel ou tel mot. Les soufis utilisaient beaucoup de mots persans ou arabes, et bien que le turco-sogdi d’Iwang fut bon, le langage religieux était encore obscur pour lui. Pour finir, le maître donna à Iwang le lexique de termes techniques soufis, ou « istilahat », d’Ansari, intitulé Cent champs et endroits où se reposer, qui comportait une introduction se terminant ainsi : « La véritable essence des états spirituels des soufis est telle que les mots peinent à la décrire : néanmoins, ceux qui ont connu ces états en comprennent parfaitement tous les termes. »
Ce qui, pensait Bahram, était la source du principal problème d’Iwang : il n’avait connu aucun des états décrits.
— Très probablement pas, disait Iwang à Bahram quand ce dernier lui en faisait la remarque. Mais comment faire pour les atteindre ?
— Par l’amour, répondait invariablement Bahram. Tu dois aimer tout ce qui est, particulièrement les gens. Tu verras, c’est l’amour qui fait se mouvoir toute chose.
Iwang plissait les yeux.
— Avec l’amour vient la haine, disait-il. Ce sont les deux facettes de l’excès de sentiment. La compassion plutôt que l’amour, cela me paraîtrait plus adéquat. Il n’y a pas de contrepartie négative à la compassion.
— L’indifférence, suggérait Bahram.
Iwang hochait la tête, réfléchissant à tout cela. Mais Bahram se demandait s’il arriverait jamais à bien comprendre. La source de l’amour de Bahram jaillissait, comme une puissante fontaine dans les collines, de ses sentiments pour sa femme et ses enfants, puis pour Allah, qui lui avait accordé le privilège de vivre sa vie parmi de si belles âmes – pas seulement sa famille, mais aussi Khalid, Fedwa, et tous leurs proches, et les gens du complexe, de la mosquée, du ribat, de Sher Dor, et bien entendu de tout Samarkand et du vaste monde, quand il se sentait en communion avec ce dernier. Iwang n’avait pas ce genre de point d’ancrage, étant célibataire et sans enfants, pour autant que le savait Bahram – et un infidèle par-dessus le marché. Comment pourrait-il ressentir le moins du monde cet amour d’ordre beaucoup plus général et diffus, s’il ne trouvait pas à s’investir en qui que ce fut ?
— Le cœur qui est plus grand que l’intellect n’est pas celui que nous sentons battre dans notre poitrine.
Ainsi parlait Ali. Il s’agissait d’ouvrir son cœur à Dieu, et de permettre à l’amour d’y occuper la première place. Iwang savait déjà comment faire le calme en lui, comment être à l’écoute du monde dans ses moments de quiétude, s’asseyant certains matins, à l’aube, à l’extérieur du complexe, après une nuit passée sur un matelas dans sa boutique. Bahram l’avait déjà rejoint en une ou deux occasions lors de ces éveils matinaux, et avait été alors inspiré par un ciel couleur d’or, si calme, qu’il avait récité Rumi :
Quand Iwang avait fini par répondre, après que le soleil eut percé au-dessus des crêtes et inondé la vallée d’une lumière crémeuse, il avait dit :
— Je me demande si le monde est aussi grand que Brahmagupta le prétend.
— Il disait que c’était une sphère, n’est-ce pas ?
— Oui, bien sûr. On peut s’en rendre compte dans les steppes, quand une caravane point à l’horizon : on voit d’abord les têtes des chameaux. Nous sommes à la surface d’une grande boule.
— Le cœur de Dieu.
Pas de réponse, que des mouvements de tête. Iwang n’était pas d’accord, mais il ne voulait pas le contredire. Bahram renonça et demanda quelles étaient les estimations hindoues de la taille de la Terre, qui étaient clairement ce qui intéressait Iwang à présent.
— Brahmagupta a remarqué que le soleil brillait très précisément à la verticale d’un puits du Deccan, un certain jour de l’année. L’année suivante, il s’arrangea pour être un millier de yogandas plus au nord. Il mesura l’angle des ombres et, grâce à la géométrie des sphères, calcula quel pourcentage de ce cercle représentait cet arc long d’un millier de yogandas. Très simple, très intéressant.
Bahram hocha la tête ; c’était sûrement vrai ; mais ils ne verraient jamais qu’une fraction de ces yogandas, et ici, et maintenant, Iwang avait besoin d’une illumination spirituelle. Ou bien d’amour. Bahram l’invita à venir manger avec sa famille, afin qu’il regarde Esmerine servir le repas, et élever leurs enfants. Les enfants étaient eux-mêmes un vrai bonheur, avec leurs grands yeux liquides quand ils s’arrêtaient de jouer pour écouter avidement Esmerine leur faire la lecture. Les regarder courir à travers le complexe était également un bonheur. Iwang hocha la tête en voyant tout cela.
— Tu es un homme chanceux, dit-il à Bahram.
— Nous sommes tous des hommes chanceux, répondit Bahram.
Iwang approuva.
La Déesse et la Loi
Parallèlement à ses nouvelles études religieuses, Iwang poursuivait ses recherches et ses expérimentations avec Khalid. Ils consacraient l’essentiel de leurs efforts à travailler pour Nadir et le khan. Ils mirent au point un système de signalisation à longue distance pour l’armée, à l’aide de miroirs et de petits télescopes ; ils fondirent aussi des canons de plus en plus gros, et fabriquèrent les chariots géants permettant de les tracter d’un champ de bataille à un autre, à l’aide de chevaux ou de caravanes de chameaux.