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Deux des fenêtres de ce cabinet, plein de livres et de souvenirs de voyage, s’ouvraient sur le jardin, dont les allées gravissaient la côte. Un immense tulipier les venait caresser. Presque jamais Flaubert ne quittait ce cabinet de travail, n’aimant pas marcher, car il répétait souvent que le mouvement n’est point philosophique.

Quelquefois, cependant, il allait se promener une demi-heure dans la longue avenue de tilleuls, à la hauteur du premier étage, allant de la maison au bout de la propriété. Pascal aussi avait marché sous ces tilleuls, car il demeura quelques jours sous ce toit.

On croit aussi que l’abbé Prévost y fit un court passage. Quand on montait jusqu’au haut du jardin, une admirable vue s’étendait sous les yeux. Le grand fleuve, semé d’îles couvertes d’arbres, descendait de Rouen vers Le Havre.

Sur la rive droite, en se tournant vers l’est, les cent clochers des églises rouennaises se dressaient dans le ciel brumeux, tandis que sur la rive gauche les innombrables cheminées d’usines de Saint-Sever, faubourg industriel, déroulaient dans le même firmament leurs crêpes onduleux de fumée noire.

Mais quand on se tournait vers l’ouest, c’était une longue vallée verte où coulait le fleuve. Sur les côtés, des forêts sombres, et, dans le fond, le grand serpent d’argent liquide qui glissait doucement vers la mer.

Chroniques. Année 1891

Une fête arabe

(L’Écho de Paris, 7 avril 1891)

La Route

Le Duc de Bragance, un des transatlantiques du dernier type à grande vitesse qui font le service entre Marseille et Alger, glissait sur une mer sans rides, sous une lune claire que des nuages déchiquetés et festonnés voilaient et découvraient, déroulant une fantasmagorie d’effets lumineux et sombres dans l’infini pays des astres.

On appelle transatlantique du dernier type à grande vitesse un bateau mince et long, qui, par cela même qu’il est très rapide, secoue ses voyageurs d’une inimaginable façon dès que s’élève la moindre houle, les asphyxie, quand la mer est forte, dans ses flancs étroits chauffés comme une étuve par les chaudières, et offre aux voyageurs de première classe une salle à manger sur l’avant, admirablement exposée au tangage pour faciliter sans doute les économies de cuisine de la Compagnie. Ces économies, d’ailleurs, elle les pratique avec beaucoup d’adresse, car je n’ai jamais été plus mal nourri, même dans les trains de luxe, que sur ce bateau, et le pain qu’on vous y présente serait refusé par des mendiants.

Mais la mer est belle, tout unie, et, entre les nuages, tombe dessus une cendre de lumière lunaire éclatante et triste. Ces traînées d’argent sur l’eau s’effacent puis recommencent. Elles sont délicieuses, mystérieuses et mélancoliques. Quelque chose y manque pour moi, non pour mes yeux qui sont charmés, mais pour mon âme qui voudrait là quelque apparition surnaturelle. Laquelle ? Une seule, hélas impossible, disparue avec la Foi, celle de celui qui marchait sur les flots.

Je me mis à rêver à la terre que j’allais revoir et qui a mis en moi des désirs de retour dont je ne me croyais point capable. Les grands horizons nus, pierreux et jaunes où apparaît au loin, presque invisible, la tache blanche d’un Arabe qui pousse devant lui la forme plus haute, brune et bossue, d’un chameau, flottaient dans ma pensée, aveuglants de soleil. Je sentais déjà ma chair pénétrée et brûlée par ce souverain féroce qui règne sur l’Afrique, du haut du ciel, et j’avais envie d’être arrivé dans le port de la blanche Alger, afin d’en repartir pour les bords du désert.

Une dépêche m’attendait à l’hôtel, venue d’un fonctionnaire français, à qui j’avais été adressé et annoncé. Saharien fervent, administrateur de Boghari, il me faisait savoir qu’une fête arabe annuelle, d’une nature toute spéciale, allait avoir lieu près de Bou-Guezoul, sur la route de Laghouat, quelques jours plus tard.

Je me mis en route le lendemain pour refaire ce voyage si beau, que Fromentin a raconté, en coloriste incomparable. Un landau, le seul existant à Blida, paraît-il, nous attendait à la gare de la Chiffa. L’Atlas, immense barrière de montagnes, limitant vers le sud la plaine de la Mitidja et soutenant, sur ses reins de rochers soulevés, les hauts plateaux qui conduisent au désert, laisse voir de loin l’entaille gigantesque de la Chiffa, couloir tortueux et boisé par où passe la route de Médée, de Boghari et de Laghouat. Nous partons au train lent et ininterrompu de trois chevaux infatigables, qui graviront puis descendront, pendant plusieurs jours successifs, d’interminables montées, du même trottinement régulier qu’ils garderont aux descentes. Sur le dos du cocher, vêtu d’un veston de drap gris, une telle nuée de mouches s’installe et s’immobilise, qu’on dirait un enduit de grains volants collés sur lui.

Au moindre mouvement de nos ombrelles blanches, cette colonie ailée et vagabonde d’insectes noirs se dissipe dans l’air en une seconde avec la rapidité d’une disparition, puis elle revient aussi vite s’installer au grand soleil, sur le gros dos pacifique du gros homme qu’elle a choisi. Et elle nous suivra, sur ce dos de cocher, toujours plus nombreuse, d’étape en étape, d’auberge en auberge, l’innombrable foule aérienne et légère de petites bêtes tournoyantes qui vont ainsi n’importe où, avec n’importe qui, vers le désert ou vers la mer, au hasard des voitures qui passent.

Quand notre attelage eut gravi la longue vallée profonde de la Chiffa, nous arrivâmes dans les plaines cultivées qui forment le territoire de Médée. Je n’avais pas vu cette contrée depuis huit ans, et mon étonnement fut grand de traverser, avant comme après la ville, un superbe pays vignoble. Médée, vulgaire sous-préfecture de colonie, sans quartier original, sans caractère, sans grâce aucune, insinue par les yeux, dans le cœur et jusque dans la chair, toute la tristesse monotone, toute la mélancolie profonde que doit prendre la vie des exilés qui font du vin sur cette terre lointaine.

Ils s’enrichissent d’ailleurs, et les vendanges que nous voyons partout nous montrent l’admirable fertilité de ce terrain qui semble suer, comme des gouttes de sang, toutes ces grappes de raisin luisant et noir dont est garni chaque pied de vigne.

L’étonnante grosseur des grains et leur rougeur teintant de taches de meurtre les bras et les mains des vendangeurs font songer, dans ce décor de l’Atlas qui emplit l’horizon de sommets énormes, au beau sonnet de Louis Bouilhet :

« LE SANG DES GÉANTS
Quand les géants tordus sous la foudre qui gronde Eurent enfin payé leurs complots hasardeux, La terre but le sang qui stagnait autour deux Comme un linceul de pourpre étalé sur le monde.
On dit que, prise alors, d’une pitié profonde, Elle cria « Vengeance ! » et, pour punir les Dieux, Fit du sable fumant sortir le cep joyeux D’où l’orgueil indompté coule à flots comme une onde.