— L’espoir de voir aboutir un véritable projet de voyage interstellaire, voilà qui est très intéressant, fit Enron, retrouvant son assurance. Il va falloir que j’étudie cela de près, docteur Rhodes, mais un autre jour. Dans l’immédiat, intéressons-nous plutôt à la dernière option qui reste à l’humanité… celle dont je suis venu discuter avec vous, ce soir. Je parle, bien entendu, de l’utilisation de techniques génétiques permettant aux nouveau-nés de s’adapter à l’atmosphère de plus en plus toxique que les habitants de la Terre devront supporter.
— Pas seulement les nouveau-nés, précisa Rhodes dont les traits s’animaient pour la première fois depuis leur arrivée au restaurant. Nous cherchons également des moyens d’effectuer une restructuration génétique sur les adultes pour affronter les conditions qui nous attendent.
— Ah ! fit Enron. Vraiment très intéressant.
— Tous ensemble, nous deviendrons des monstres ! lança Isabelle. On n’arrête pas le progrès !
Carpenter se rendit compte qu’elle avait bu autant que Nick, mais elle supportait beaucoup moins bien que lui une telle quantité d’alcool.
— Je vous en prie, mademoiselle, fit courtoisement Enron avant de se retourner vers Rhodes.
— De combien de temps disposons-nous, docteur, avant que l’atmosphère terrestre n’atteigne le stade où la planète deviendra inhabitable pour les êtres humains dans leur constitution actuelle ?
Rhodes ne répondit pas tout de suite.
— Quatre ou cinq générations, dit-il enfin. Six au plus.
Les sourcils noirs d’Enron se soulevèrent.
— Si je compte bien, cela ferait cent cinquante ans ; pas plus de deux cents ?
— En gros, oui. Je ne veux surtout pas essayer d’être trop précis, mais les chiffres sont là. La couche de gaz à effet de serre qui entoure la planète laisse encore passer les rayons ultraviolets et empêche les infrarouges de s’échapper, ce qui fait que nous rôtissons à mesure que la chaleur augmente. Mais le pire est que l’isolant que constitue la couche d’ozone continue à se réduire. La lumière du soleil s’engouffre dans la trouée et brûle la planète comme un laser géant, accélérant tous les processus délétères qui vont s’amplifiant depuis deux siècles. Les océans crachent du méthane comme des saligauds. Les végétaux sur lequel nous comptions pour éliminer le CO2 de l’atmosphère grâce à la photosynthèse nous en fournissent en réalité un peu plus chaque année, en raison de la décomposition rapide de la végétation des nouvelles jungles humides qui prospèrent aux quatre coins de la planète. D’année en année, la composition chimique du fluide que nous respirons s’éloigne un peu plus de celle à laquelle l’évolution de notre espèce a permis de nous adapter.
— Et il n’y a aucune chance que cette évolution se poursuive afin que nous soyons en mesure de faire face à ces nouvelles conditions ? demanda Enron.
Rhodes partit d’un grand rire, âpre et retentissant, le signe de vitalité le plus fort qu’il eût donné de la soirée.
— Évoluer ? En cinq ou six générations ? L’évolution n’est pas aussi rapide ! Du moins dans la nature.
— Mais l’évolution peut être provoquée artificiellement, insista l’Israélien. En laboratoire.
— Précisément.
— Auriez-vous, dans ce cas, l’obligeance de nous révéler l’objet précis de vos recherches ? Quelles parties du corps essayez-vous de modifier et où en sont vos travaux ?
— Tu ne lui dis absolument rien, Nick ! lança Isabelle Martine. Tu ne vois donc pas que c’est un espion de Kyocera ou d’une autre compagnie dont nous n’avons jamais entendu parler, un groupe basé au Caire ou à Damas ?
— Je t’en prie, Isabelle, protesta Rhodes en s’empourprant.
— Mais c’est la vérité !
Moins agacé cette fois, l’Israélien se contenta de lancer un coup d’œil dans sa direction.
— J’ai reçu l’autorisation des employeurs du docteur Rhodes pour l’interviewer, mademoiselle, fit-il d’un ton presque jovial. S’ils estiment n’avoir rien à craindre de moi, pour quelle raison seriez-vous d’un avis différent ?
— Eh bien…
— Isabelle n’avait aucunement l’intention de mettre en question l’exercice de votre métier, monsieur Enron. Tout simplement, elle n’aime pas m’entendre parler de tout ce qui touche à mes recherches.
Enron considéra Isabelle comme s’il s’agissait de quelque étrange organisme sortant du tapis.
— Qu’est-ce qui, précisément, dans les travaux du docteur Rhodes, vous bouleverse à ce point ? demanda-t-il.
Elle hésita. Carpenter sentit qu’elle paraissait confuse de sa propre véhémence.
— Je ne voulais pas être aussi sévère avec Nick que j’ai pu vous en donner l’impression, fit-elle d’une voix douce. C’est un génie et j’ai la plus grande admiration pour ce qu’il a accompli. Mais je ne veux pas voir toute la planète devenir un zoo peuplé de mutants. Il y a déjà eu assez de manipulations comme cela avec la restructuration génétique, les expériences sur les bébés et le reste. Le changement de sexe et le remodelage corporel par chirurgie plastique. Si nous devons maintenant avoir des fœtus automatiquement transformés en créatures grotesques, avec des branchies, trois cœurs et je ne sais quoi encore…
Isabelle s’interrompit et secoua la tête.
— D’une part, reprit-elle, nous ne pouvons nous le permettre. Il y a trop de problèmes qui doivent impérativement être résolus avant de nous offrir le luxe de nous engager dans un programme aussi délirant. D’autre part, je trouve cela horrible. Ce serait la fin de l’humanité telle que nous la connaissons. Quand le corps change, l’esprit change aussi ; c’est une loi de la nature. Nous verrions apparaître une nouvelle espèce, Dieu sait laquelle, qui ne serait plus humaine. D’étranges créatures, hideuses et maléfiques. Nous ne pouvons pas faire cela, ce n’est pas possible ! J’aime Nick, cela ne fait aucun doute, mais je déteste ce que lui et son équipe veulent faire au genre humain.
— Mais, si les humains, tels qu’ils sont conçus, aujourd’hui, ne sont plus capables de survivre sur la Terre… ? insista Enron.
— Dans ce cas, c’est la planète qu’il faut remettre en état, pas notre espèce.
— Je m’interroge, Isabelle, fit Jolanda Bermudez de la même voix lointaine, descendant de l’éther. Je me demande parfois s’il n’est pas déjà trop tard. Tu sais bien, ma chérie, que je n’apprécie pas plus que toi les travaux de Nick et je suis d’accord pour dire qu’il faudrait y mettre fin. Non pas parce qu’ils portent le mal en eux, mais tout simplement parce que c’est un gaspillage de temps et d’argent. Il n’y a aucune raison de faire de nous des créatures avec des branchies ou je ne sais quoi. Notre unique espoir, j’en suis persuadée, réside dans les stations orbitales.
— Mademoiselle Bermudez…, soupira le journaliste.
— Personnellement, poursuivit-elle sans tenir compte de l’interruption, j’ai fait, dans mon travail artistique, tout ce que l’on peut imaginer pour protéger la Terre et je n’ai pas l’intention de baisser les bras maintenant. Mais je commence à comprendre que c’était peut-être inutile, que les dégâts sont peut-être irréparables. Il nous faut donc envisager d’abandonner notre planète, je le dis comme je le pense. Comme nous avons été chassés du paradis terrestre. Je crois avoir mentionné que je connais des gens qui se passionnent pour cette nouvelle culture qui s’est développée dans les stations orbitales. L’avenir, ce sont les L-5. J’espère pouvoir y émigrer d’ici peu.
— Tu ne m’as jamais rien dit…, lança Isabelle.
— Oh si ! Si !
— Mesdemoiselles, fit Enron. Je vous en prie !