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«Il vit! il vit! s’écria Fergusson; Dieu soit loué! Ces sauvages sont plongés dans un magnifique effroi! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, mes amis.

– Nous sommes prêts Samuel.

– Joe, éteins le chalumeau.»

L’ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en même temps qu’il s’abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait çà et là de rapides et vives plaques de lumière. La tribu, sous l’empire d’une indescriptible crainte, disparut peu à peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc eu raison de compter sur l’apparition fantastique du Victoria qui projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité.

La nacelle s’approcha du sol. Cependant quelques Nègres, plus audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer.

Le prêtre, agenouillé, n’ayant plus la force de se tenir debout, n’était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l’instant même où Joe précipitait brusquement les deux cents livres de lest.

Le docteur s’attendait à monter avec une rapidité extrême; mais, contrairement à ses prévisions, le ballon, après s’être élevé de trois à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile!

«Qui nous retient?» s’écria-t-il avec l’accent de la terreur.

Quelques sauvages accouraient en poussant des cris féroces.

«Oh! s’écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits Noirs s’est accroché au-dessous de la nacelle!

– Dick! Dick! s’écria le docteur, la caisse à eau!»

Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord.

Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans les airs, au milieu des rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier échappait dans un rayon d’une éblouissante lumière.

«Hurrah!» s’écrièrent les deux compagnons du docteur.

Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille pieds d’élévation.

«Qu’est-ce donc? demanda Kennedy qui faillit perdre l’équilibre.

«Ce n’est rien! c’est ce gredin qui nous lâche», répondit tranquillement Samuel Fergusson.

Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains étendues, tournoyant dans l’espace, et bientôt se brisant contre terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et l’obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin.

Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux.

«Vous êtes sauvé, lui dit le docteur.

– Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d’une mort cruelle! Mes frères, je vous remercie; mais mes jours sont comptés, mes heures même, et je n’ai plus beaucoup de temps à vivre!»

Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement.

«Il se meurt, s’écria Dick.

– Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible; couchons-le sous la tente.»

Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu’il étendit sur les plaies après les avoir lavées; ces soins, il les donna adroitement avec l’habileté d’un médecin; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les lèvres du prêtre.

Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la force de dire: «Merci! merci!»

Le docteur comprit qu’il fallait lui laisser un repos absolu; il ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon.

Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été délesté de près de cent quatre-vingts livres; il se maintenait donc sans l’aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers l’ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer pendant quelques instants le prêtre assoupi.

«Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé! dit le chasseur. As-tu quelque espoir?

– Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.

– Comme cet homme a souffert! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu’il faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades!

– Cela n’est pas douteux», répondit le chasseur.

Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du malheureux fut interrompu; c’était un long assoupissement, entrecoupé de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d’inquiéter Fergusson.

Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de l’obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous.

Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé dans l’ouest. La journée s’annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis d’une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec bonheur l’air vif du matin.

«Comment vous trouvez-vous? lui demanda Fergusson.

– Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus que dans un rêve! À peine puis-je me rendre compte de ce qui s’est passé! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière?

– Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons tenté de traverser l’Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le bonheur de vous sauver.

– La science a ses héros, dit le missionnaire.

– Mais la religion a ses martyrs, répondit l’Écossais.

– Vous êtes missionnaire? demanda le docteur.

– Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoyés vers moi, le ciel en soit loué! Le sacrifice de ma vie était fait! Mais vous venez d’Europe. Parlez-moi de l’Europe, de la France! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans.

– Cinq ans, seul, parmi ces sauvages! s’écria Kennedy.