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Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées; le docteur s’approcha; la respiration du malade devenait embarrassée; il demandait de l’air; les rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec délices les souffles légers de cette nuit transparente; les étoiles lui adressaient leur tremblante lumière, et la lune l’enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons.

«Mes amis, dit-il d’une voix affaiblie, je m’en vais! Que le Dieu qui récompense vous conduise au port! qu’il vous paye pour moi ma dette de reconnaissance!

– Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n’est qu’un affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas! Peut-on mourir par cette belle nuit d’été.

– La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais! Laissez-moi la regarder en face! La mort, commencement des choses éternelles, n’est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je vous en prie!»

Kennedy le souleva; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se replier sous lui.

«Mon Dieu! mon Dieu! s’écria l’apôtre mourant, ayez pitié de moi!»

Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n’avait jamais connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clartés, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s’élevait comme dans une assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de l’existence nouvelle.

Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d’un jour. Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses larmes.

«Mort! dit le docteur en se penchant sur lui, mort!»

Et d’un commun accord les trois amis s’agenouillèrent pour prier en silence.

«Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l’ensevelirons dans cette terre d’Afrique arrosée de son sang.»

Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux silence; chacun pleurait.

Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez lentement au-dessus d’un vaste plateau de montagnes; là des cratères éteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d’eau sur ces crêtes desséchées; des rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières blanchâtres, tout dénotait une stérilité profonde.

Vers midi, le docteur, pour procéder à l’ensevelissement du corps, résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de formation primitive, les montagnes environnantes devaient l’abriter et lui permettre d’amener sa nacelle jusqu’au sol, car il n’existait aucun arbre qui pût lui offrir un point d’arrêt.

Mais, ainsi qu’il l’avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa perte de lest lors de l’enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre maintenant qu’à la condition de lâcher une quantité proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon extérieur. L’hydrogène fusa, et le Victoria s’abaissa tranquillement vers le ravin.

Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape; Joe sauta sur le sol, tout en se retenant d’une main au bord extérieur, et de l’autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt remplacèrent son propre poids; alors il put employer ses deux mains, et il eut bientôt entassé dans la nacelle plus de cinq cents livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent descendre à leur tour. Le Victoria se trouvait équilibré, et sa force ascensionnelle était impuissante à l’enlever.

D’ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d’une pesanteur extrême, ce qui éveilla un instant l’attention de Fergusson. Le sol était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses.

«Voilà une singulière découverte», se dit mentalement le docteur.

Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait d’aplomb ses rayons brûlants.

Il fallut d’abord déblayer le terrain des fragments de roc qui l’encombraient; puis une fosse fut creusée assez profondément pour que les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre.

Le corps du martyr y fut déposé avec respect.

La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros fragments de roches furent disposés comme un tombeau.

Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. Il n’entendait pas l’appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour.

«À quoi penses-tu donc, Samuel? lui demanda Kennedy.

– À un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d’abnégation, ce pauvre de cœur a été enseveli?

– Que veux-tu dire, Samuel? demanda l’Écossais.

– Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une mine d’or!

– Une mine d’or! s’écrièrent Kennedy et Joe.

– Une mine d’or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d’une grande pureté.

– Impossible! impossible! répéta Joe.

– Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé sans rencontrer des pépites importantes.»

Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n’était pas loin de l’imiter.

«Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître.

– Monsieur, vous en parlez à votre aise.

– Comment! un philosophe de ta trempe…

– Eh! monsieur, il n’y a pas de philosophie qui tienne.

– Voyons! réfléchis un peu. À quoi nous servirait toute cette richesse? nous ne pouvons pas l’emporter.

– Nous ne pouvons pas l’emporter! par exemple!

– C’est un peu lourd pour notre nacelle! J’hésitais même à te faire part de cette découverte, dans la crainte d’exciter tes regrets.

– Comment! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous! bien à nous! la laisser!

– Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l’or te prendrait? est-ce que ce mort, que tu viens d’ensevelir, ne t’a pas enseigné la vanité des choses humaines?

– Tout cela est vrai, répondit Joe; mais enfin, de l’or! Monsieur Kennedy, est-ce que vous ne m’aiderez pas à ramasser un peu de ces millions?

– Qu’en ferions-nous, mon pauvre Joe? dit le chasseur qui ne put s’empêcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne devons pas la rapporter.

– C’est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se met pas aisément dans la poche.