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– Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements, ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest?

– Eh bien! j’y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le bord.

– Des milliers de livres! reprenait Joe, est-il possible que tout cela soit de l’or!

– Oui, mon ami; c’est un réservoir où la nature a entassé ses trésors depuis des siècles; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers! Une Australie et une Californie réunies au fond d’un désert!

– Et tout cela demeurera inutile!

– Peut-être! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.

– Ce sera difficile, répliqua Joe d’un air contrit.

– Écoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes concitoyens, si tu crois que tant d’or puisse faire leur bonheur.

– Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison; je me résigne, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle de ce précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours autant de gagné.»

Et Joe se mit à l’ouvrage; il y allait de bon cœur; il eut bientôt entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l’or se trouve renfermé comme dans une gangue d’une grande dureté.

Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il prit ses hauteurs, trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22° 23’de longitude, et 4° 55’de latitude septentrionale.

Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle.

Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau abandonné au milieu des déserts de l’Afrique; mais pas un arbre ne croissait aux environs.

«Dieu le reconnaîtra», dit-il.

Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l’esprit de Fergusson; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu d’eau; il voulait remplacer celle qu’il avait jetée avec la caisse pendant l’enlèvement du Nègre, mais c’était chose impossible dans ces terrains arides; cela ne laissait pas de l’inquiéter; obligé d’alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à se trouver à court pour les besoins de la soif; il se promit donc de ne négliger aucune occasion de renouveler sa réserve.

De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de l’avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de convoitise sur les trésors du ravin.

Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s’échauffa, le courant d’hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais le ballon ne bougea pas.

Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot.

«Joe», fit le docteur.

Joe ne répondit pas.

«Joe, m’entends-tu?»

Joe fit signe qu’il entendait, mais qu’il ne voulait pas comprendre.

«Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine quantité de ce minerai à terre.

– Mais, monsieur, vous m’avez permis…

– Je t’ai permis de remplacer le lest, voilà tout.

– Cependant…

– Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert!»

Joe jeta un regard désespéré vers Kennedy; mais le chasseur prit l’air d’un homme qui n’y pouvait rien.

«Eh bien, Joe?

– Votre chalumeau ne fonctionne donc pas? reprit l’entêté.

– Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien! mais le ballon ne s’enlèvera que lorsque tu l’auras délesté un peu.»

Joe se gratta l’oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c’était un poids de trois ou quatre livres; il le jeta.

Le Victoria ne bougea pas.

«Hein! fit-il, nous ne montons pas encore.

– Pas encore, répondit le docteur. Continue.»

Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait toujours immobile. Joe pâlit.

«Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc te débarrasser d’un poids au moins égal au nôtre, puisqu’il nous remplaçait.

– Quatre cents livres à jeter! s’écria Joe piteusement.

– Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage!»

Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le ballon. De temps en temps il s’arrêtait:

«Nous montons! disait-il.

– Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu.

– Il remue, dit-il enfin.

– Va encore, répétait Fergusson.

– Il monte! j’en suis sûr.

– Va toujours», répliquait Kennedy.

Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en dehors de la nacelle. Le Victoria s’éleva d’une centaine de pieds, et, le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes.

«Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu’à la fin du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours.»

Joe ne répondit rien et s’étendit moelleusement sur son lit de minerai.

«Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que d’avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d’une pareille mine! Cela est attristant.»

Au soir, le Victoria s’était avancé de quatre-vingt-dix milles dans l’ouest; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles de Zanzibar.

XXIV

Le vent tombe. – Les approches du désert. – Le décompte de la provision d’eau. – Les nuits de l’équateur. – Inquiétudes de Samuel Fergusson. – La situation telle qu’elle est. – Énergiques réponses de Kennedy et de Joe. – Encore une nuit.

Le Victoria, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa la nuit dans une tranquillité parfaite; les voyageurs purent goûter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin; les émotions des journées précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs.

Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le ballon s’éleva dans les airs; après plusieurs essais infructueux, il rencontra un courant, peu rapide d’ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest.