Выбрать главу

– Nous avons fait au moins la moitié du voyage? demanda Joe.

– Comme distance, oui; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or il a une tendance à diminuer tout à fait.

– Allons, monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous nous en sommes assez bien tirés jusqu’ici, et, quoi que je fasse, il m’est impossible de me désespérer. Nous trouverons de l’eau, c’est moi qui vous le dis.»

Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille; les ondulations des montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine; c’étaient les derniers ressauts d’une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient les beaux arbres de l’est; quelques bandes d’une verdure altérée luttaient encore contre l’envahissement des sables; les grandes roches tombées des sommets lointains, écrasées dans leur chute, s’éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se feraient sable grossier, puis poussière impalpable.

«Voici l’Afrique, telle que tu te la représentais, Joe; j’avais raison de te dire: Prends patience!

– Eh bien, monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins! de la chaleur et du sable! il serait absurde de rechercher autre chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n’avais pas confiance dans vos forêts et vos prairies; c’est un contresens! ce n’est pas la peine de venir si loin pour rencontrer la campagne d’Angleterre. Voici la première fois que je me crois en Afrique, et je ne suis pas fâché d’en goûter un peu.»

Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n’avait pas gagné vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude l’enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière un horizon tracé avec la netteté d’une ligne droite.

Le lendemain était le 1er mai, un jeudi; mais les jours se succédaient avec une monotonie désespérante; le matin valait le matin qui l’avait précédé; midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours inépuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette chaleur éparse que le jour suivant devait léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à peine sensible, devenait plutôt une expiration qu’un souffle, et l’on pouvait pressentir le moment où cette haleine s’éteindrait elle-même.

Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation; il conservait le calme et le sang-froid d’un cœur aguerri. Sa lunette à la main, il interrogeait tous les points de l’horizon; il voyait décroître insensiblement les dernières collines et s’effacer la dernière végétation; devant lui s’étendait toute l’immensité du désert.

La responsabilité qui pesait sur lui l’affectait beaucoup, bien qu’il n’en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la force de l’amitié ou du devoir. Avait-il bien agit? N’était-ce pas tenter les voies défendues? N’essayait-il pas dans ce voyage de franchir les limites de l’impossible? Dieu n’avait-il pas réservé à des siècles plus reculés la connaissance de ce continent ingrat!

Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association d’idées, Samuel s’emportait au-delà de la logique et du raisonnement. Après avoir constaté ce qu’il n’eût pas dû faire, il se demandait ce qu’il fallait faire alors. Serait-il impossible de retourner sur ses pas? N’existait-il pas des courants supérieurs qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr du pays passé, il ignorait le pays à venir; aussi, sa conscience parlant haut, il résolut de s’expliquer franchement avec ses deux compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait à faire; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins; quelle était leur opinion?

«Je n’ai d’autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu’il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui. Où il ira, j’irai.

– Et toi, Kennedy!

– Moi, mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer; personne n’ignorait moins que moi les périls de l’entreprise; mais je n’ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi corps et âme. Dans la situation présente, mon avis est que nous devons persévérer, aller jusqu’au bout. Les dangers, d’ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur nous.

– Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je m’attendais à tant de dévouement; mais il me fallait ces encourageantes paroles. Encore une fois, merci.»

Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion.

«Écoutez-moi, reprit Fergusson. D’après mes relèvements, nous ne sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée; le désert ne peut donc s’étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et reconnue jusqu’à une certaine profondeur dans les terres. S’il le faut, nous nous dirigerons vers cette côte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits où renouveler notre provision d’eau.

«Mais ce qui nous manque, c’est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus en calme plat au milieu des airs.

– Attendons avec résignation», dit le chasseur.

Mais chacun à son tour interrogea vainement l’espace pendant cette interminable journée; rien n’apparut qui pût faire naître une espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil couchant, dont les rayons horizontaux s’allongèrent en longues lignes de feu sur cette plate immensité. C’était le désert.

Les voyageurs n’avaient pas franchi une distance de quinze milles, ayant dépensé, ainsi que le jour précédent, cent trente pieds cube de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d’eau sur huit durent être sacrifiées à l’étanchement d’une soif ardente.

La nuit se passa tranquille, trop tranquille! Le docteur ne dormit pas.

XXV

Un peu de philosophie. – Un nuage à l’horizon. – Au milieu d’un brouillard. – Le ballon inattendu. – Les signaux. – Vue exacte du Victoria. – Les palmiers. – Traces d’une caravane. – Le puits au milieu du désert.

Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l’atmosphère. Le Victoria s’éleva jusqu’à une hauteur de cinq cents pieds; mais c’est à peine s’il se déplaça sensiblement dans l’ouest.

«Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l’immensité de sable! Quel étrange spectacle! Quelle singulière disposition de la nature! Pourquoi là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême aridité, et cela, par la même latitude, sous les mêmes rayons de soleil!

– Le pourquoi, mon cher Samuel, m’inquiète peu, répondit Kennedy; la raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà l’important.

– Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas faire de mal.