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– Enfin, monsieur, il faut tenter quelque chose; cela ne peut vous nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m’attendrez pas, et, à la rigueur, je puis réussir!

– Non, Joe! non! ne nous séparons pas! ce serait une douleur ajoutée aux autres. Il était écrit qu’il en serait ainsi, et il est très probablement écrit qu’il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation.

– Soit, monsieur, mais je vous préviens d’une chose: je vous donne encore un jour; je n’attendrai pas davantage; c’est aujourd’hui dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi nous ne partons pas, je tenterai l’aventure; c’est un projet irrévocablement décidé.»

Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne devait pas être le sommeil.

XXVII

Chaleur effrayante. – Hallucinations. – Les dernières gouttes d’eau. – Nuit de désespoir. – Tentative de suicide. – Le simoun. – L’oasis. – Lion et lionne.

Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C’est à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable.

«Rien! se dit-il, rien!»

Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur, même dureté, même implacabilité.

«Faut-il donc désespérer?» s’écria-t-il.

Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet d’exploration.

Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son.

Il y avait encore là quelques gouttes d’eau; chacun le savait, chacun y pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne n’osait faire un pas.

Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec un sentiment d’avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations; pendant toute la journée, il fut en proie au délire; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s’ouvrir les veines pour en boire le sang.

«Ah! s’écria-t-il, pays de la soif! tu serais bien nommé pays du désespoir!»

Puis il tomba dans une prostration profonde; on n’entendit plus que le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.

Vers le soir, Joe fut pris à son tour d’un commencement de folie; ce vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et limpides; plus d’une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de poussière.

«Malédiction! dit-il avec colère! c’est de l’eau salée!»

Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il fut saisi par l’invincible pensée d’épuiser les quelques gouttes d’eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui; il s’avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s’agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres.

En ce moment, ces mots: «À boire! à boire!» furent prononcés avec un accent déchirant.

C’était Kennedy qui se traînait près de lui; le malheureux faisait pitié, il demandait à genoux, il pleurait.

Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu’à la dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu.

«Merci», fit-il.

Mais Joe ne l’entendit pas; il était comme lui retombé sur le sable.

Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l’ignore. Mais le mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à exécution.

Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l’espace un point imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant; il balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage.

Tout d’un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la crosse dépassait le bord de la nacelle.

«Ah!» s’écria-t-il en se relevant par un effort surhumain.

Il se précipita sur l’arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa bouche.

«Monsieur! monsieur! fit Joe, se précipitant sur lui.

– Laisse-moi! va-t-en», dit en râlant l’Écossais.

Tous les deux luttaient avec acharnement.

«Va-t-en, ou je te tue», répéta Kennedy.

Mais Joe s’accrochait à lui avec force; ils se débattirent ainsi, sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d’une minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda autour de lui.

Mais, tout d’un coup, voici que son regard s’anime, sa main s’étend vers l’horizon, et, d’une voix qui n’avait plus rien d’humain, il s’écrie:

«Là! là! là-bas!»

Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent, et tous deux regardèrent.

La plaine s’agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête; des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d’une poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l’ombre démesurée s’allongeait jusqu’au Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu.

Un regard énergique d’espoir brilla dans les yeux de Fergusson.

«Le simoun! s’écria-t-il.

– Le simoun! répéta Joe sans trop comprendre.

– Tant mieux, s’écria Kennedy avec une rage désespérée! tant mieux! nous allons mourir!

– Tant mieux! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire!»

Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.

Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses côtés.

«Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de livres de ton minerai!»

Joe n’hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide. Le ballon s’enleva.

«Il était temps», s’écria le docteur.

Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus le Victoria était écrasé, mis en pièces, anéanti. L’immense trombe allait l’atteindre; il fut couvert d’une grêle de sable.