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– Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée…

– Que je vous prie de ne pas mettre à exécution! répliqua le docteur. L’animal nous aurait vite entraînés où nous n’avons que faire.

– Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l’eau du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, monsieur Fergusson?

– Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes; sa chair est excellente, dit-on, et fait l’objet d’un grand commerce entre les tribus riveraines du lac.

– Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n’ait pas mieux réussi.

– Cet animal n’est vulnérable qu’au ventre et entre les cuisses; la balle de Dick ne l’aura pas même entamé. Mais, si le terrain me paraît propice, nous nous arrêterons à l’extrémité septentrionale du lac; là, Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise.

– Eh bien! dit Joe, que monsieur Dick chasse un peu à l’hippopotame! Je voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n’est vraiment pas naturel de pénétrer jusqu’au centre de l’Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix comme en Angleterre!»

XXXII

La capitale du Bornou. – Les îles des Biddiomahs. – Les Gypaètes. – Les inquiétudes du docteur. – Ses précautions. – Une attaque au milieu des airs. – L’enveloppe déchirée. – La chute. – Dévouement sublime. – La côte septentrionale du lac.

Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un courant qui s’inclinait plus à l’ouest; quelques nuages tempéraient alors la chaleur du jour; on sentait d’ailleurs un peu d’air sur cette vaste étendue d’eau; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du lac, s’avança de nouveau dans les terres pendant l’espace de sept ou huit milles.

Le docteur, un peu fâché d’abord de cette direction, ne pensa plus à s’en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou; il put l’entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d’argile blanche; quelques mosquées assez grossières s’élevaient lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l’ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.

Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le «dendal», large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et de cavaliers. D’un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées; de l’autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente population, car Kouka n’est ni commerçante ni industrielle.

Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s’étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées.

Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d’œil, car, avec la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le Tchad.

Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.

En ce moment, Joe regardait l’horizon, et, s’adressant à Kennedy, il lui dit:

«Ma foi, monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà justement votre affaire.

– Qu’est-ce donc, Joe?

– Et, cette fois, mon maître ne s’opposera pas à vos coups de fusil.

– Mais qu’y a-t-il?

– Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous?

– Des oiseaux! fit le docteur en saisissant sa lunette.

– Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine.

– Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.

– Fasse le ciel qu’ils soient d’une espèce assez malfaisante pour que le tendre Samuel n’ait rien à m’objecter!

– Je n’aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j’aimerais mieux voir ces oiseaux-là loin de nous!

– Vous avez peur de ces volatiles! fit Joe.

– Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille; et s’ils nous attaquent…

– Eh bien! nous nous défendrons, Samuel! Nous avons un arsenal pour les recevoir! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables!

– Qui sait?» répondit le docteur.

Dix minutes après, la troupe s’était approchée à portée de fusil; ces quatorze oiseaux faisaient retentir l’air de leurs cris rauques; ils s’avançaient vers le Victoria, plus irrités qu’effrayés de sa présence.

«Comme ils crient! fit Joe; quel tapage! Cela ne leur convient probablement pas qu’on empiète sur leurs domaines, et que l’on se permette de voler comme eux?

– À la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les croirais assez redoutables s’ils étaient armés d’une carabine de Purdey Moore!

– Ils n’en ont pas besoin», répondit Fergusson qui devenait très sérieux.

Les gypaètes volaient en traçant d’immenses cercles, et leurs orbes se rétrécissaient peu à peu autour du Victoria; ils rayaient le ciel dans une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d’un boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et hardi.

Le docteur, inquiet, résolut de s’élever dans l’atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage; il dilata l’hydrogène du ballon, qui ne tarda pas à monter.

Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l’abandonner.

«Ils ont l’air de nous en vouloir», dit le chasseur en armant sa carabine.

En effet, ces oiseaux s’approchaient, et plus d’un, arrivant à cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy.

«J’ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.

– Non, Dick, non pas! Ne les rendons point furieux sans raison! Ce serait les exciter à nous attaquer.

– Mais j’en viendrai facilement à bout.

– Tu te trompes, Dick.

– Nous avons une balle pour chacun d’eux.