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– Mais nous reviendrons, Samuel.

– Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication avec le sultan du Bornou! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.

– Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur moi! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage! Joe s’est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui!»

Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais c’était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.

Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous; il franchit le Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l’horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie de l’Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s’arrêter. Un campement arabe, des tentes d’étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette solitude; mais le Victoria passa comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course.

«Nous ne pouvons faire halte! dit-il, nous ne pouvons descendre! pas un arbre! pas une saillie de terrain! allons-nous donc franchir le Sahara? Décidément le ciel est contre nous!»

Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les sables du désert se soulever au milieu d’une épaisse poussière, et tournoyer sous l’impulsion des courants opposés.

Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière disparaissait sous l’avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.

Bientôt le sable s’accumula en masses compactes, et là où naguère s’étendait la plaine unie, s’élevait une colline encore agitée, tombe immense d’une caravane engloutie.

Le docteur et Kennedy, pâles, assistaient à ce terrible spectacle; ils ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants contraires et n’obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l’air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente s’entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas; à deux pieds l’un de l’autre, les voyageurs ne pouvaient s’entendre, et d’une main crispée s’accrochant aux cordages; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l’ouragan.

Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.

«Où allons-nous? s’écria Kennedy.

– Laissons faire la Providence, mon cher Dick; j’ai eu tort de douter d’elle; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les lieux que nous n’espérions plus revoir.»

Le sol si plat, si égal pendant l’aller, était alors bouleversé comme les flots après la tempête; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, et le Victoria volait dans l’espace.

La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu’ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s’étendre devant eux.

Kennedy en fit l’observation.

«Peu importe, répondit le docteur; l’important est de revenir au sud; nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n’hésiterai pas à m’y arrêter.

– Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse le ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes! Ce que nous avons vu est horrible.

– Et se reproduit fréquemment, Dick. Les traversées du désert sont autrement dangereuses que celles de l’Océan; le désert a tous les périls de la mer, même l’engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables.

– Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la poussière des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l’horizon s’éclaircit.

– Tant mieux, il faut l’examiner attentivement avec la lunette, et que pas un point n’échappe à notre vue!

– Je m’en charge, Samuel, et le premier arbre n’apparaîtra pas sans que tu n’en sois prévenu.»

Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.

XXXV

L’histoire de Joe. – L’île des Biddiomahs. – L’adoration. – L’île engloutie. – Les rives du lac. – L’arbre aux serpents. – Voyage à pied. – Souffrances. – Moustiques et fourmis. – La faim. – Passage du «Victoria». – Disparition du «Victoria». – Désespoir. – Le marais. – Un dernier cri.

Qu’était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître?

Lorsqu’il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut de lever les yeux en l’air; il vit le Victoria, déjà fort élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient sauvés.

«Il est heureux, se dit-il, que j’aie eu cette pensée de me jeter dans le Tchad; elle n’eût pas manqué de venir à l’esprit de M. Kennedy, et certes il n’aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu’un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C’est mathématique.»

Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui; il était au milieu d’un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de plus pour se tirer d’affaire en ne comptant que sur lui; il ne s’effraya donc pas autrement.