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«Triste pays pour les propriétaires!» se dit Joe, et il reprit avec vigueur l’exercice de ses facultés natatoires.

Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave garçon; plus d’une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes.

Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d’en profiter. Il avisa une barque errante et l’accosta rapidement. C’était une sorte de tronc d’arbre grossièrement creusé. Une paire de pagaies s’y trouvait heureusement, et Joe, profitant d’un courant assez rapide, se laissa dériver.

«Orientons-nous, dit-il. L’étoile polaire, qui fait honnêtement son métier d’indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide.»

Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort importuns, même à un philosophe; mais un arbre poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour.

Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe jeta un coup d’œil sur l’arbre qui l’avait abrité pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de caméléons; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements; on eût dit un arbre d’une nouvelle espèce qui produisait des reptiles; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s’élança à terre au milieu des sifflements de la bande.

«Voilà une chose qu’on ne voudra jamais croire», dit-il.

Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus nombreux qu’en aucun pays du monde. Après ce qu’il venait de voir, Joe résolut d’être plus circonspect à l’avenir, et, s’orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine.

Que de fois ses regards se portèrent en l’air! Il espérait apercevoir le Victoria, et bien qu’il l’eut vainement cherché pendant toute cette journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître; il lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de moelle d’arbustes, tels que le «mélé», ou des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme; et cependant, suivant son estime, il s’avança d’une trentaine de milles vers l’ouest. Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d’épines dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.

Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d’insectes: mouches, moustiques, fourmis longues d’un demi-pouce y couvrent littéralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements qui le couvraient; les insectes avaient tout dévoré! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué; pendant ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l’ajoub, sorte de lamantin assez dangereux, faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac; le concert des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n’osa remuer. Sa résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation.

Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l’on juge du dégoût qu’il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche: un crapaud! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte; il n’avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait en lui une puissance supérieure au désespoir.

Cependant une faim terrible le torturait; son estomac, moins résigné que lui, se plaignait; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait s’étancher à chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin.

«Où peut être le Victoria? se demandait-il… Le vent souffle du nord! Il devrait revenir sur le lac! Sans doute M. Samuel aura procédé à une nouvelle installation pour rétablir l’équilibre; mais la journée d’hier a dû suffire à ces travaux; il ne serait donc pas impossible qu’aujourd’hui… Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d’affaire comme eux? Il y en a qui en sont revenus, que diable!… Allons! courage!»

Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l’intrépide Joe tomba en pleine forêt au milieu d’un attroupement de sauvages; il s’arrêta à temps et ne fut pas vu. Les Nègres s’occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de l’euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle.

Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d’un fourré, lorsqu’en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre! impossible de se faire voir!

Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance: son maître était à sa recherche! son maître ne l’abandonnait pas! Il lui fallut attendre le départ des Noirs; il put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.

Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de l’attendre: il repasserait certainement! Il repassa, en effet, mais plus à l’est. Joe courut, gesticula, cria… Ce fut en vain! Un vent violent entraînait le ballon avec une irrésistible vitesse!

Pour la première fois, l’énergie, l’espérance manquèrent au cœur de l’infortuné; il se vit perdu; il crut son maître parti sans retour; il n’osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir.