Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux, tantôt sur les mains; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et où il faudrait mourir.
En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d’un marais, ou plutôt de ce qu’il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques heures; il tomba inopinément dans une boue tenace; malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques minutes plus tard il en avait jusqu’à mi-corps.
«Voilà donc la mort! se dit-il; et quelle mort!…»
Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu’à l’ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l’arrêter, pas un roseau pour le retenir!… Il comprit que c’en était fait de lui!… Ses yeux se fermèrent.
«Mon maître! mon maître! à moi!…» s’écria-t-il.
XXXVI
Un rassemblement à l’horizon. – Une troupe d’Arabes. – La poursuite. – C’est lui! – Chute de cheval. – L’Arabe étranglé. – Une balle de Kennedy. – Manœuvre. – Enlèvement au vol. – Joe sauvé.
Depuis que Kennedy avait repris son poste d’observation sur le devant de la nacelle, il ne cessait d’observer l’horizon avec une grande attention.
Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit:
«Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s’agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière.
– Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui viendrait nous repousser au nord?»
Il se leva pour examiner l’horizon.
«Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c’est un troupeau de gazelles ou de bœufs sauvages.
– Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n’y puis rien reconnaître.
– En tout cas, je ne le perdrai pas de vue; il y a là quelque chose d’extraordinaire qui m’intrigue; on dirait parfois comme une manœuvre de cavalerie. Eh! je ne me trompe pas! ce sont bien des cavaliers! regarde!»
Le docteur observa avec attention le groupe indiqué.
«Je crois que tu as raison, dit-il, c’est un détachement d’Arabes ou de Tibbous; ils s’enfuient dans la même direction que nous; mais nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu’il faudra faire.»
Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d’entre eux s’isolaient.
«C’est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse.
– On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir ce qui en est.
– Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les dépasserons même, s’ils continuent de suivre cette route; nous marchons avec une rapidité de vingt milles à l’heure, et il n’y a pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train.»
Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit:
«Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent. C’est un exercice de cavalerie; leur chef les précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces.
– Quels qu’ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela est nécessaire, je m’élèverai.
– Attends! attends encore, Samuel!
«C’est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à l’irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l’air de poursuivre que de suivre.
– En es-tu certain, Dick?
– Évidemment. Je ne me trompe pas! C’est une chasse, mais une chasse à l’homme! Ce n’est point un chef qui les précède, mais un fugitif.
– Un fugitif! dit Samuel avec émotion.
– Oui!
– Ne le perdons pas de vue et attendons.»
Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui filaient cependant avec une prodigieuse vélocité.
«Samuel! Samuel! s’écria Kennedy d’une voix tremblante.
– Qu’as-tu, Dick?
– Est-ce une hallucination? est-ce possible?
– Que veux-tu dire?
– Attends.»
Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à regarder.
«Eh bien? fit le docteur.
– C’est lui, Samuel!
– Lui!» s’écria ce dernier.
«Lui» disait tout! Il n’y avait pas besoin de le nommer!
«C’est lui à cheval! à cent pas à peine de ses ennemis! Il fuit!
– C’est bien Joe! dit le docteur en pâlissant.
– Il ne peut nous voir dans sa fuite!
– Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau.
– Mais comment?
– Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol; dans quinze, nous serons au-dessus de lui.
– Il faut le prévenir par un coup de fusil!
– Non! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé.
– Que faire alors?
– Attendre.
– Attendre! Et ces Arabes?
– Nous les atteindrons! Nous les dépasserons! Nous ne sommes pas éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore.
– Grand Dieu! fit Kennedy.
– Qu’y a-t-il?»
Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s’abattre.
«Il nous a vus, s’écria le docteur; en se relevant il nous a fait signe!
– Mais les Arabes vont l’atteindre! qu’attend-il! Ah! le courageux garçon! Hourra!» fit le chasseur qui ne se contenait plus.
Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l’instant où l’un des plus rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l’évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait l’Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il l’étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course effrayante.
Un immense cri des Arabes s’éleva dans l’air; mais, tout entiers à leur poursuite, ils n’avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas derrière eux, et à trente pieds du sol à peine; eux-mêmes, ils n’étaient pas à vingt longueurs de cheval du fugitif.