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Antoine de Saint-Exupry

CITADELLE

NOTE DES EDITEURS

Les premires pages de cette uvre furent crites en 1936. Elles commenaient ainsi: J'tais seigneur berbre et je rentrais chez moi. Je venais d'assister la tonte des laines des mille brebis de mon patrimoine. Elles ne portent point l-bas ces clochettes qui, du versant de leurs collines vers les toiles, rpandent leur bndiction. Elles imitent seulement le bruit d'une eau courante, et nous qu'assig la soif, cette musique seule nous rassure Le cadre de l'uvre est demeur le mme si le ton n'a pas tout fait la mme distance.

Drieu la Rochelle et Crmieux, auxquels Saint-Exupry lut les premires pages, se montrrent rservs. Pour eux Saint-Exupry tait le pote de l'action, un crivain viril dont le monde attendait de nouveaux rcits d'aventures. La modestie de Saint-Exupry le rendait susceptible aux critiques. Il revint fort dprim de cette lecture, s'inquitant de savoir s'il s'tait gar dans une voie qui ne lui convenait pas, lui que seule l'aventure intrieure intressait.

Le souvenir de son existence dans le Sahara exaltait sa pense et l'incitait choisir le dsert comme unit de lieu de sa mditation.

Si nous considrons l'uvre de Saint-Exupry dans son ensemble, nous sommes frapps de la persvrance du mouvement qui la conduit de la forme du roman de

Courrier Sud jusqu' la forme dpouille de Citadelle. La proccupation morale qui est celle de l'auteur envahit peu peu ses crits, chassant tous les effets littraires. Les personnages cependant demeurent. Saint-Exupry reconnat la ncessit de la parabole mais dans la mesure o ce terme reste li au Nouveau Testament une parabole directe, sans le double temps de l'image et de l'vocation.

Jamais dsincarne, sa conception thique ne se cherche qu' l'intrieur d'un langage dj cr. Il ne met jamais en doute la ncessit de l'univers qui a form tel type d'homme. L'homme responsable envers les autres en tant que membre de cet univers. Car s'il souhaite l'indpendance de l'esprit, il n'admet pas l'homme irresponsable l'gard de sa communaut:

Car tu demandes tre bien plant, bien lourd de droits et de devoirs, et responsable, mais tu ne prends pas une charge d'homme dans la vie comme une charge de maon dans un chantier, sur l'engagement d'un matre d'esclaves. Te voil vide si tu te fais transfuge.

Cherchant tablir les conditions d'une vie riche de ferveur, Saint-Exupry explore les tapes essentielles qui lient l'individu Dieu: la famille, la maison, le mtier, la communaut des hommes, et leur transcendance par l'effort en une grandeur qui les dpasse. L'homme veut donner un sens son coup de pioche. Mais que propose-t-il l'homme pour charger de sens son coup de pioche? Il n'offre qu'un mouvement de transcendance de l'homme vers Dieu au mpris de la possession et de la jouissance statiques. Ds Vol de Nuit, il a formul sa pense: changer son corps prissable Il la rpte dans Citadelle: Qu'y a-t-il, savetier, qui te rende si joyeux? Mais je n'coutai point la rponse sachant qu'il se tromperait et me parlerait de l'argent gagn ou du repas qui l'attendait ou du repos. Ne sachant point que son bonheur tait de se transfigurer en babouches d'or. Cette image de l'change revient constamment: Ainsi ont-ils travaill toute leur vie pour un enrichissement

sans usage, tout entiers changs contre l'incorruptible broderie

Par cette seule conception, Saint-Exupry dsavoue tout systme qui aurait le bien-tre matriel comme seule fin.

Son humanisme avait permis aux hommes les plus opposs dans l'ordre politique et social de se rclamer de lui, dans leurs polmiques, ou de le citer l'appui de leurs thses.

Dsormais, de telles approximations de la pense ne seront plus possibles. Dans Citadelle, Saint-Exupry reprend inlassablement ses thmes, comme s'il craignait qu'un malentendu pt exister dans l'interprtation de ses croyances. Pour dmontrer son enseignement, il le recoupe avec autant d'exemples qu'il en peut trouver. Si bien que, si l'on veut user d'une citation, on pourra, bien sr, la sortir de son contexte et la brandir telle une pigraphe, mais Saint-Exupry n'ayant laiss dans le vague aucune de ses convictions, ses citations ne pourront plus lui tre empruntes pour appuyer quelque postulat politique ou moral, avec la mme facilit.

L'uvre posthume laisse par Saint-Exupry est demeure dans l'tat qu'il appelait la gangue. A ceux qui l'interrogeaient sur la date de parution de cette uvre, il rpondait en riant: Je n'aurai jamais fini C'est mon uvre posthume!

Lors de son dpart pour tes tats-Unis, en dcembre 1940, Saint-Exupry emportait des pages dactylographies, d'autres manuscrites, reprsentant environ une quinzaine de chapitres de l'uvre actuelle. Certains de ces chapitres corrigs avaient une forme presque dfinitive, notamment ceux sur le Palais de mon Pre, la Supplicie, les Femmes, mais ils n'avaient pas la force didactique de ceux qui allaient suivre. Ils avaient t conus une poque de facilit, dans laquelle le dsordre spirituel, moins apparent, ne lui faisait pas

aussi violemment sentir la ncessit d'exprimer ses convictions morales.

La guerre, la dfaite qu'il a vcue, cette division de ses compatriotes et les vnements dont il est tmoin aux tats-Unis modifient le cours de ses rflexions et orientent son thique vers une construction sociale.

Au dbut de 1941, Saint-Exupry quitte New York pour la Californie afin de s'y faire soigner. Durant sa convalescence, il prend des notes et travaille la structure de Citadelle.

De retour New York, il crit la premire partie de Pilote de guerre, le rcit de ses souvenirs d'une mission sur Arras, puis il s'arrte.

Dans une poque o l'esprit partisan accrot la confusion des ides, o la plupart rclament des slogans, des cris de guerre, Saint-Exupry veut transmettre claires et intelligibles les convictions qui commandent ses actes et sa pense.

Le credo qui compose la fin de Pilote de guerre marque le passage de son style antrieur celui qui lui est dsormais le plus naturel, celui de l'uvre posthume.

L'incomprhension qu'il rencontre auprs de certains Franais, les calomnies dont il est l'objet font de ces annes d'exil les plus cruelles de son existence.

Sans amertume ni colre, Saint-Exupry transpose sa propre position: Ce chanteur accus de chanter faux car il chantait de faon pathtique dans l'empire dlabr et ainsi clbrait un Dieu mort // ne dira jamais rien contre ses ennemis mais il parlera des rfugis berbres: Ils se surveillaient les uns les autres comme des chiens qui tournent autour de l'auge et de lui-mme: Me situant l'extrieur des faux litiges dans mon irrparable exil, n'tant ni pour les uns ni pour les autres. Ni pour les seconds contre les premiers, dominant les clans, les partis, les factions, luttant pour l'arbre seul contre les lments de l'arbre et pour les lments de l'arbre, au nom de l'arbre, qui protestera contre moi?

Ainsi, bien que Citadelle n'atteigne pas le lecteur par ce ton confidentiel du Petit Prince qui rvle la dlicatesse d'me de Saint-Exupry, cette uvre n'est pas, en dpit de sa forme, plus distante de l'crivain, et quiconque et suivi de prs l'existence de Saint-Exupry retrouverait travers ces pages tes vnements, les heurts et les constantes de sa vie.

L'unit de Citadelle est cre par la voix du personnage central qui s'y exprime. Au cours de ses premiers chants, jeune encore, ce chef s'instruit aux cts de son pre, matre de l'empire, du maniement des hommes. Humble, il coute et se laisse clairer par celui qui va lui lguer le pouvoir. Matre suprme son tour, il observe ce qui rend son peuple fervent ou dsabus, ce qui fortifie ou dcompose son empire.

Le ton plus que l'enchanement des faits maintient la continuit de l'uvre. Certains reprocheront prcisment ce texte sa forme qui peut tre qualifie de biblique. Nous ne croyons pas qu'il faille pour autant en dduire quelque influence d'crits orientalistes subie par Saint-Exupry. C'est un mouvement naturel de son cur qui l'inclinait vers ce style. Dans les moments d'exaltation, il avait tendance s'exprimer sous forme de rcitatif lyrique et, lorsqu'il expliquait une de ses conceptions favorites (le maintien de la qualit, par exemple), il se plaait l'gard de son sujet la distance du chef de Citadelle considrant son peuple.