Tel aime sa maison. Elle est humble. Mais il a pein et veill pour elle. Elle manque cependant de quelque tapis de haute laine ou de l'aiguire d'argent qui est du th auprs de la bien-aime avant l'amour. Et voici qu'un soir, ayant pein, veill et souffert, il est entr chez le marchand et il a choisi le plus beau tapis, la plus belle aiguire, comme on choisit l'objet d'un culte. Et le voil qui rentre rouge d'orgueil car il habitera ce soir une vraie maison. Et il invite tous ses amis boire pour fter l'aiguire. Et il parle au cours du banquet, lui le timide, et je ne vois rien l qui ne m'meuve. Car l'homme certes est augment, et sa maison sacrifiera plus, car elle est plus belle.
Mais s'il n'est point d'empire que tu serves, si l'hommage ou l'objet ou l'honneur sont pour toi, alors c'est comme s'ils taient jets dans un puits vide. Car tu engloutis. Et te voil de plus en plus avide d'tre de moins en moins rassasi et abreuv. Et tu ne comprends point l'amertume qui te vient le soir du vide des choses que tu as tellement dsires. Vanit des biens, dis-tu, vanit!..
Et quiconque crie ainsi c'est qu'il a cherch se servir soi. Et, certes, il ne s'est point trouv.
CLXXVII
Car je te parlerai et tu recevras de moi un signe. Je te rendrai tes dieux. Certains ont cru aux anges, aux dmons, aux gnies. Et il suffisait qu'ils fussent conus pour agir. De mme que, ds l'heure o tu l'as formule, la charit commence de coloniser le cur des hommes. Tu avais la fontaine. Non seulement cette pierre de la margelle use par les gnrations, non seulement l'eau chantante, non seulement la provision dj amasse dans le rservoir comme les fruits dans la corbeille (et tes bufs vont l'abreuvoir s'emplir de l'eau dj reue), non seulement l'eau et le chant de l'eau et le silence de la rserve d'eau et la fracheur de l'eau agile dans tes paumes, et non seulement la nuit sur l'eau tremblante d'toiles et douce au gosier mais quelque dieu de la fontaine afin qu'elle soit une en lui et que, de la distribuer en cette pierre-ci et cette autre, cette margelle, et cette conduite, et cette rigole, et cette procession lente des bufs, tu n'ailles point la perdre en matriaux divers. Car il importe que tu te rjouisses des fontaines.
Et moi j'en peuplerai ta nuit. Suffisant que je t'y rveille, mme si la voil lointaine. Et en quoi suis-je moins raisonnable qu'en t'offrant le diamant pur ou l'objet d'or qui ne valent point non plus pour leur usage mais pour la fte promise ou le souvenir de la fte? De mme que le matre du domaine (lequel ne lui sert de rien dans l'instant), s'il se promne dans son chemin creux de campagne, est cependant tel et non un autre et grand de cur cause des troupeaux et des tables et des mtayers encore endormis et des amandiers qui sortent leurs fleurs, et des lourdes moissons venir qui tous lui sont invisibles dans l'instant, mais dont il se sent responsable. Et cela par le seul effet du nud divin qui noue les choses et lie le domaine en un dieu qui se rit des murs et des mers. Ainsi je te veux dans ta nuit, mme si te voil mourant de soif dans le dsert, ou tirant le sang de ta vie du dsensablement d'un puits avare, visit par le dieu des fontaines. Et si je te dis simplement qu'elles sont comme le cur chantant des pommiers et des orangers et des amandiers qui vivent d'elles (et tu les vois mourir quand elles se taisent) alors je te veux enrichi comme celui-l de mes soldats que je vois calme et sr de lui dans le petit jour du dsert o je m'en vais charriant ces graines pour les semailles, et cela simplement parce qu'au loin, ne lui servant de rien dans l'instant, et comme morte puisque absente et peut-tre endormie, il est une bien-aime dont la voix, s'il lui tait permis de l'entendre, serait chantante pour son cur.
Je ne te veux point tuant tes faibles dieux qui mourront sans bruit comme ces colombes dont tu ne retrouves point la dpouille. Car tu ne sauras rien de leur mort. Toujours sera la margelle et l'eau et le bruit de l'eau, et le bec d'tain, et la mosaque, et toi qui dnombres pour connatre tu ne connatras point ce que tu as perdu, car tu n'as rien perdu de la somme des matriaux, hormis leur vie.
La preuve en est que je puis t'apporter ce mot dans mon pome comme un cadeau. Je puis l'allier d'autres dieux lentement btis. Car ton village aussi se fait un quand il dort avec sa provision de chaume et de graines et d'instruments, et sa petite cargaison de souhaits, de convoitises, de colres, de pitis, et telle vieille qui de lui va mourir comme un fruit devenu qui quitte l'arbre dont il vivait, et tel enfant qui va lui natre, et le crime qui y fut commis et trouble sa substance comme une maladie, et son incendie de l'anne dernire dont tu te souviens pour l'avoir guri, et la maison du conseil des notables qui sont si fiers de mener leur village travers le temps comme un navire, bien qu'il ne soit que barque de pcheurs sans grande destine sous les toiles. Et voici que je puis te dire: la fontaine de ton village et ainsi t'veiller le cur et peu peu t'enseigner cette marche vers Dieu qui seule peut te satisfaire car de signes en signes tu l'atteindras, Lui qui se lit au travers de la trame, Lui le sens du livre dont j'ai dit les mots, Lui la Sagesse, Lui qui Est, Lui dont tu reois tout en retour, car d'tage en tage Il te noue les matriaux afin d'en tirer leur signification, Lui le Dieu qui est dieu aussi des villages et des fontaines.
Mon peuple bien-aim, tu as perdu ton miel qui est non des choses mais du sens des choses, et te voil qui prouve encore la hte de vivre mais n'en trouves plus le chemin. J'ai connu celui-l qui tait jardinier et mourant laissait un jardin en friche. Il me disait: Qui taillera mes arbres qui smera mes fleurs? Il demandait des jours pour btir son jardin, car il possdait les graines de fleurs toutes tries dans sa rserve graines, et les instruments pour ouvrir la terre, dans le magasin, et le couteau rajeunir les arbres pendu sa ceinture, mais ce n'taient plus l qu'objets pars qui n'avaient point servi un culte. Et toi de mme avec tes provisions. Avec ton chaume, avec tes graines, et tes envies et tes pitis et tes disputes, et tes vieilles prs de mourir, et ta margelle du puits, et ta mosaque, et ton eau chantante que tu n'as pas su fondre encore, par le miracle du nud divin qui noue les choses et dsaltre seul l'esprit et le cur, en un village et sa fontaine.
CLXXVIII
De ne point les couter, je les entendis. Les uns sages, les autres non sages. Et celles-l qui faisaient le mal pour le mal. Car elles n'y trouvaient d'autre joie que la chaleur de leur visage et quelque sentiment obscur semblable au mouvement de la panthre. Elle lance sa patte bleue pour blouir.
J'y voyais quelque chose du feu du volcan, lequel est puissance sans emploi ni rgle. Mais du mme feu qui btit un soleil. Et du soleil, la fleur. Comme, de consquence en consquence, ton sourire du matin ou ton mouvement vers la bien-aime est ainsi la signification de toute chose. Car te suffit d'un ple pour te rassembler et ds lors tu commences de natre.
Mais celles-l ne sont plus que brlure
Et tu le vois bien de l'arbre qui est sommeil apparent et mesure et lenteur, et parfum tabli autour comme un rgne, bien qu'il puisse servir d'aliment pour la poudre, ou l'incendie, dilapidant jamais son pouvoir. Ainsi de toi et de tes colres rentres, et de tes jalousies, et de tes ruses et de cette chaleur des sens qui te rend si difficile la nuit venue, je veux faire un arbre pacifique. Non par amputation mais, de mme que la semence te sauve dans l'arbre un soleil qui s'en irait fondre la glace et pourrir avec elle, la semence spirituelle qui te btira dans ta propre gaine, ne refusant rien de toi, ne t'amputant point, ne te chtrant point, mais fondant tes mille caractres dans ton unit. C'est pourquoi je dirai non pas Viens chez moi te faire tailler, ni rduire, ni mme modeler, mais Viens chez moi te faire natre toi-mme. Tu me soumets tes matriaux en vrac et je te rends toi devenu un. Ce n'est point moi qui marche en toi. C'est toi qui marches. Je ne suis rien, sinon ta commune mesure. Donc celle-l chaude et mditant le mal. A cause que t'incline au mal la cruaut des nuits chaudes quand tu te tournes et te retournes sans devenir, toute brise et abandonne et dfaite. Mauvaise sentinelle d'une ville dmantele. Et je la vois bien ne sachant quoi faire de ses matriaux pars. Et elle appelle le chanteur, et il chante. Non, dit-elle, qu'il s'en aille. Elle en appelle un autre, puis un autre. Et elle les use. Puis elle se lve de fatigue et rveille l'amie: Irrparable est mon ennui! Les chants ne me peuvent distraire