Je te parlerai selon tes coutumes et les lignes de pente de ton cur. Et mes dons seront signification des choses, et route lue travers, et soif qui engage sur la route. Et moi le roi, je te ferai don du seul rosier qui te puisse augmenter car j'en exigerai la rose. Ds lors voil construit pour toi l'escalier vers ta dlivrance. Tu seras d'abord piocheur de terre, bcheur de terre, et tu te lveras matin pour arroser. Et tu surveilleras ton uvre et la protgeras contre les vers et les chenilles. Puis te sera pathtique le bouton qui s'en ouvrira, et viendra la fte, la rose close, qui sera pour toi de la cueillir. Et l'ayant cueillie, de me la tendre. Je la recevrai de tes mains et tu attendras. Tu n'avais que faire d'une rose. Tu l'as change contre mon sourire et te voil qui retournes vers ta maison, ensoleill par le sourire de ton roi.
CLXXXVI
Ceux-l n'ont point le sens du temps. Ils veulent cueillir des fleurs, lesquelles ne sont point devenues: et il n'est point de fleurs. Ou bien ils en trouvent une close ailleurs, laquelle n'est point pour eux aboutissement du crmonial du rosier, mais ni plus ni moins qu'objet de bazar. Et quel plaisir leur procurerait-elle?
Moi, je m'achemine vers le jardin. Il laisse dans le vent le sillage d'un navire charg de citrons doux, ou d'une caravane pour les mandarines, ou encore de l'le gagner qui embaume la mer.
J'ai reu non une provision mais une promesse. Il en est du jardin comme de la colonie conqurir ou de l'pouse non encore possde mais qui ploie dans les bras. Le jardin s'offre moi. Il est, derrire le petit mur, une patrie de mandariniers et de citronniers o sera reue ma promenade. Cependant nul n'habite en permanence ni l'odeur des citronniers, ni celle des mandariniers, ni le sourire. Pour moi qui sais, tout conserve une signification. J'attends l'heure du jardin ou de l'pouse.
Ceux-l ne savent point attendre et ne comprendront aucun pome, car leur est ennemi le temps qui rpare le dsir, habille la fleur ou mrit le fruit. Ils cherchent tirer leur plaisir des objets, quand il ne se tire que de la route qui se lit au travers. Moi je vais, je vais, et je vais. Et quand me voici dans le jardin qui m'est une patrie d'odeurs, je m'assieds sur le banc. Je regarde. Il est des feuilles qui s'envolent et des fleurs qui se fanent. Je sens tout qui meurt et se recompose. Je n'en prouve point de deuil. Je suis vigilance, comme en haute mer. Non patience, car il ne s'agit point d'un but, le plaisir tant de la marche. Nous allons, mon jardin et moi, des fleurs vers les fruits. Mais travers les fruits vers les graines. Et travers les graines vers les fleurs de l'anne prochaine. Je ne me trompe point sur les objets. Ils ne sont jamais qu'objets d'un culte. Je touche aux instruments du crmonial et leur trouve couleur de prire. Mais ceux-l qui ignorent le temps butent contre. L'enfant lui-mme leur devient un objet qu'ils ne saisissent point dans sa perfection (car il est chemin pour un Dieu que l'on ne saurait retenir). Ils le voudraient fixer dans sa grce enfantine comme s'il tait des provisions. Mais moi, si je croise un enfant, je le vois qui tente un sourire et qui rougit et cherche fuir. Je connais ce qui le dchire. Et je pose la main sur son front, comme pour calmer la mer.
Ceux-l te disent: Je suis celui-ci. Tel ou tel. Je possde ceci ou cela. Ils ne te disent point: Je suis scieur de planches, je suis passage de l'arbre en voie de devenir mari pour la mer. Je suis en marche d'une fte vers l'autre. Pre devenu et devenir, car est fconde mon pouse. Je suis jardinier pour printemps car il use de moi, de ma bche et de mon rteau. Je suis celui qui vais vers. Car ceux-l ne vont nulle part. Et la mort ne leur sera point port pour navire.
Ceux-l dans la famine te diront: Je ne mange point. Mon ventre se fatigue. Et d'entendre mes voisins eux-mmes parler des fatigues de leur ventre, j'en ai l'me aussi qui se fatigue. Car ils ne connaissent point, de la souffrance, qu'elle est marche vers une gurison, ou arrachement d'avec les morts, ou signe d'une mue ncessaire, ou appel pathtique vers la solution d'un litige. Il n'est pour eux ni mue, ni solution, ni gurison promise, ni deuil. Mais le seul inconfort de l'instant qui est de souffrance. De mme que, quand il est de joie, la maigre joie que tu puisses tirer de l'instant, comme de satisfaire tes apptits ou ton dsir, est la seule que tu saches goter, et non celle qui vaut pour l'homme, laquelle te vient de te reconnatre tout coup comme chemin, vhicule et charroi pour le conducteur des conducteurs.
La signification de la caravane ne se lit point dans les pas monotones qui, l'un aprs l'autre, se ressemblent. Mais si tu tires sur la corde pour serrer tel nud qui se dnoue, si tu exhortes les tranards, si tu prpares le campement nocturne, si tu verses boire tes btes, te voil entr dj dans les rites du crmonial de l'amour, ni plus ni moins que, plus loin, de pntrer sous la palmeraie, quand la couronne de l'oasis t'aura clos ton voyage, ni plus ni moins que de dambuler dj dans la ville dont d'abord ne t'appara-tront que les murs bas des quartiers pauvres, cependant rayonnants dj de ce qu'ils sont de la ville o rgne ton dieu.
Car il n'est point de distance o ton dieu se fatigue de rgner. Et d'abord tu le reconnais dans les silex et dans les ronces. Ils sont objets du culte et matriaux de son lvation. Ni plus ni moins que les marches de l'escalier qui mne la chambre de l'pouse. Ni plus ni moins que les mots quelconques pour le pome. Ils sont ingrdients de ta magie, car, de suer contre ou de t'y corcher les genoux, tu prpares l'apparition de la ville. Tu trouves dj qu'ils lui ressemblent, la faon dont le fruit ressemble au soleil, ou les empreintes dans la glaise quelque mouvement du cur du sculpteur qui l'aura ptrie. Tu connais dj qu'au trentime jour tes silex livreront leur marbre, tes chardons leurs ross, ton aridit ses fontaines. Comment te lasserais-tu de ta cration puisque tu connais que, de pas en pas, tu construis ta ville? Moi, j'ai toujours dit mes chameliers, quand ils semblaient las, qu'ils btissaient une ville aux citernes bleues et qu'ils plantaient des mandariniers mandarines, ni plus ni moins que des charrieurs de pierres ou des jardiniers. Je leur disais: Vous faites des gestes de crmonie. Vous commencez de rveiller la ville absente. A travers vos matriaux vous sculptez dans leur grce les filles tendres. C'est pourquoi vos silex et vos ronces ont dj parfum de chair bien-aime.
Mais les autres lisent l'usuel. Myopes et le nez contre, ils ne voient du navire que ce clou dans la planche. De la caravane dans le dsert ils ne voient que ce pas et ce pas et ce pas. Et toute femme leur est prostitue, car ils se l'accordent comme cadeau et signification de l'instant, alors qu'il et fallu l'atteindre par la voie des silex et des ronces, par l'approche des palmeraies, par le geste du doigt qui heurte doucement la porte. Lequel, quand on vient de si loin, est miracle pour rveil d'un mort.
Ah! alors seulement elle te sera close et ranime de la poussire du temps, extraite lentement de tes nuits solitaires, parfum qui vient de se dlivrer, jeunesse du monde une fois encore pour toi-mme recommence. Et commencera pour vous l'amour. Ceux-l seuls ont reu quelque rcompense des gazelles qui les ont lentement apprivoises.