Tu uses de ton pass comme du paysage qui est flanqu ici de sa montagne, l de son fleuve, et tu y disposes dans la libert des villes venir, tenant compte de ce qui est. Et si ce qui est n'tait pas, tu inventerais des villes de rve qui sont faciles, car aux rves rien ne rsiste, mais en mme temps que faciles, perdues et dissoutes dans l'arbitraire. Ne te plains point de ton assise qui est celle-ci et non une autre car la vertu d'une assise d'abord c'est d'tre. Ainsi de mon palais, de mes portes, de mes murs.
Et quel conqurant a jamais regrett en prenant possession d'un territoire que l s'pault la montagne, qu'ici se droult le fleuve? J'ai besoin d'une trame pour broder, de rgles pour chanter ou pour danser, et d'un homme fond pour agir.
Si tu regrettes la blessure subie, autant regretter de n'tre point ou de n'tre point n une autre poque. Car ton pass tout entier n'est que naissance d'aujourd'hui. Il est ainsi et voil tout. Prends-le tel qu'il est et n'y dplace point les montagnes. Elles sont comme elles sont.
XLIX
Seule compte la dmarche. Car c'est elle qui dure et non le but qui n'est qu'illusion du voyageur quand il marche de crte en crte comme si le but atteint avait un sens. De mme il n'est point de progrs sans acceptation de ce qui est. Et dont tu pars perptuellement. Et je ne crois pas au repos. Car celui-l, si tel litige le dchire, il ne convient pas de sa part de chercher une paix prcaire et de mauvaise qualit dans l'acceptation aveugle d'un des deux lments du litige. O vois-tu que le cdre gagnerait viter le vent? Le vent le dchire mais le fonde. Bien sage qui saurait dpartager le bien du mal. Tu cherches un sens la vie quand le sens est d'abord de devenir soi-mme, et non de gagner la paix misrable que verse l'oubli des litiges. Si quelque chose s'oppose toi et te dchire, laisse crotre, c'est que tu prends racine et que tu mues. Bienheureux ton dchirement qui te fait t'accoucher de toi-mme: car aucune vrit ne se dmontre et ne s'atteint dans l'vidence. Et celles que l'on te propose ne sont qu'arrangement commode et semblables aux drogues pour dormir.
Car je mprise ceux-l qui s'abrutissent d'eux-mmes pour oublier ou qui, se simplifiant, touffent, pour vivre en paix, une des aspirations de leur cur. Car sache que toute contradiction sans solution, tout irrparable litige, t'oblige de grandir pour l'absorber. Et, dans les nuds de tes racines, tu prends la terre sans visage et ses silex et son humus, et tu btis un cdre la gloire de Dieu. Seule a abouti la gloire la colonne de temple qui est ne travers vingt gnrations de son usure contre les hommes. Et toi-mme si tu veux grandir, use-toi contre tes litiges: ils conduisent d'abord vers Dieu. C'est la seule route qui soit au monde. Et de l vient que la souffrance te grandit, quand tu l'acceptes.
Mais il est des arbres dbiles que le vent de sable ne ptrit point. Il est des hommes dbiles qui ne peuvent se surmonter. D'un bonheur mdiocre, ils font leur bonheur aprs avoir suicid leur grande part. Ils s'arrtent dans une auberge pour la vie. Ils se sont avorts eux-mmes. Et peu m'importe de ceux-l ce qu'ils deviennent ni s'ils vivent. Ils nomment bonheur de croupir sur la pauvret de leurs provisions. Ils se refusent des ennemis en dehors d'eux et en eux-mmes. La voix de Dieu qui est besoin, recherche et soif inexprimables, ils renoncent l'entendre. Ils ne cherchent point le soleil comme le cherchent dans l'paisseur de la fort les arbres, qui ne l'obtiendront jamais comme provision ni comme rserve, car l'ombre des autres touffe chaque arbre, mais le poursuivent dans leur ascension, models comme des colonnes glorieuses et lisses, jaillies du sol et devenues puissance de par la poursuite de leur dieu. Dieu ne s'atteint point mais se propose et l'homme se construit dans l'espace comme un branchage.
C'est pourquoi il te faut mpriser les jugements de la multitude car eux te ramnent toi-mme et t'empchent de grandir. Ils disent erreur le contraire de la vrit et les litiges leur deviennent simples, et ils refusent comme inacceptables, puisque fruits de l'erreur, les ferments de ton ascension. Ils te souhaitent donc enferm dans tes provisions et parasite, pillard de toi-mme et rvolu. Et quel besoin te pousserait alors chercher Dieu, te fabriquer ton cantique et monter encore pour ranger sous tes pieds le paysage de montagne devenu dsordre, ou sauver en toi le soleil qui ne se gagne point une fois pour toutes mais n'est que poursuite du jour?
Laisse-les parler. Leurs conseils partent d'un cur facile qui te dsire d'abord heureux. Ils souhaitent de te donner trop tt cette paix qui n'est offerte que par la mort quand tes provisions te servent enfin. Car elles ne sont point provisions pour la vie, mais miel d'abeille pour l'hiver de l'ternit.
Et si tu me demandes: Dois-je rveiller celui-l ou le laisser dormir afin qu'il soit heureux? je te rpondrai que je ne connais rien du bonheur. Mais s'il est une aurore borale, laisseras-tu dormir ton ami? Nul ne doit dormir s'il peut la connatre. Et certes celui-l aime son sommeil et s'y roule: et cependant arrache-le son bonheur et jette-le dehors afin qu'il devienne.
L
La femme te pille pour sa maison. Et certes souhaitable est l'amour qui fait l'arme de la maison et chant du jet d'eau et musique des aiguires silencieuses et bndiction des enfants quand ils viennent l'un aprs l'autre, les yeux pleins du silence du soir.
Mais ne cherche pas dpartager et prfrer selon des formules, ni le rayonnement du guerrier dans le sable ni les bienfaits de son amour. Car le langage seul ici divise. N'est amour que celui du guerrier plein des tendues de son dsert, et n'est offrande de la vie, dans l'embuscade autour des puits, que celle de l'amant qui sut aimer, car autrement la chair offerte n'est point sacrifice ni don de l'amour. Car si celui-l qui combat n'est point homme mais automate et machine cogner, o est donc la grandeur du guerrier: je n'y vois plus qu'uvre monstrueuse d'insecte. Et si celui-l qui caresse la femme n'est qu'humble btail sur sa litire, o est donc la grandeur de l'amour?
Moi je ne connais rien de grand que dans le guerrier qui dpose les armes et berce l'enfant, ou dans l'poux qui fait la guerre.
Il ne s'agit point d'un balancement de l'une l'autre vrit, d'une chose valable un temps puis d'une autre. Mais de deux vrits qui n'ont de sens que jointes. C'est en tant que guerrier que tu fais l'amour et en tant qu'amant que tu fais la guerre.
Mais celle-l qui t'a gagn pour ses nuits, ayant connu la douceur de ta couche, elle s'adresse toi, sa merveille, et te dit: Mes baisers ne sont-ils pas doux? Notre maison n'est-elle point frache? Nos soires ne sont-elles point heureuses? Et tu le lui accordes par ton sourire. Alors, dit-elle, demeure auprs de moi pour m'pauler. Lorsque viendra le dsir tu n'auras qu' tendre les bras et je plierai vers toi sous ta simple pese comme le jeune oranger lourd d'oranges. Car tu mnes au loin une vie avare et qui n'enseigne point de caresses. Et les mouvements de ton cur, comme l'eau d'un puits ensabl, ne disposent point de prairie o devenir.
Et en effet, tu as connu autour de tes nuits solitaires ces lans dsesprs vers telle ou telle dont te remontait l'image, car toutes embellissent dans le silence.
Et tu crois que la solitude de la guerre t'a fait perdre l'occasion merveilleuse. Et cependant l'apprentissage de l'amour tu ne le fais que dans les vacances de l'amour. Et l'apprentissage du paysage bleu de tes montagnes tu ne le fais que parmi les rocs qui mnent la crte, et l'apprentissage de Dieu, tu ne le fais que dans l'exercice de prires auxquelles il n'est point rpondu. Car cela seul te comblera sans crainte d'usure, qui te sera accord hors de l'coulement des jours quand les temps pour toi seront rvolus et quand il te sera permis d'tre, ayant achev de devenir.
Et, certes, tu peux t'y mprendre et plaindre celui-l qui jette son appel dans la nuit vaine, et croit que le temps coule inutile en lui drobant ses trsors. Tu peux t'inquiter de cette soif d'amour sans amour, ayant oubli que l'amour n'est par essence que soif d'amour, comme le savent les danseurs et les danseuses, qui font leur pome de l'approche alors qu'ils pourraient d'abord se joindre.