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Et il la plaignait d'avoir si peur. Et il disait Dieu, parlant des hommes: Tu leur as fait peur une fois pour toutes avec les dents, les pines, les griffes, les venins, les cailles pointues, les ronces de ta cration. Il faut bien du temps pour les rassurer et qu'ils reviennent. Et celle-l qui mentait, il savait bien qu'elle tait tellement lointaine, tellement perdue et qu'il lui faudrait tellement marcher pour revenir!

Et il plaignait les hommes cause en eux de distances considrables que l'on ne savait point reconnatre.

Certains s'tonnaient de son indulgence apparente pour des licences abominables. Mais il connaissait bien qu'il n'tait point en lui d'indulgence. Mais, disait-iclass="underline" Seigneur, je ne suis point ici en tant que juge. Il est des poques pour juger et des hommes, et moi-mme je puis tre appel jouer ce rle envers d'autres. Mais celle-l que j'ai ramasse cause qu'elle avait peur, ce n'est point pour svir contre elle. A-t-on jamais vu le sauveteur, jugeant indigne son oblig, le rejeter la mer? Tu le sauves d'abord pleinement car ce n'est point celui-l que tu sauves mais Dieu travers lui. Une fois sauv, alors seulement tu peux svir. Ainsi le condamn mort tu le guris d'abord s'il est malade, car il t'est permis de chtier un homme dans son corps, mais non de mpriser le corps d'un homme.

Et ceux qui diront: Dans quel but agis-tu puisqu'il est si peu d'espoir de la sauver? je rpondrai qu'une civilisation ne repose point non plus sur l'usage de ses inventions mais sur la seule ferveur inventer. Et que tu ne demandes point ton mdecin non plus de justifier son intervention dans la qualit de son malade. La dmarche compte d'abord car les fins ne sont qu'apparentes et tapes arbitraires et tu ne sais point o tu vas. Et au-del de cette crte de montagne il est une autre crte de montagne Et au-del de cet individu il est autre chose que tu sauves, quand il ne s'agirait que de la religion du sauvetage. Et si tu agis pour un but qui paie, et si tu lui demandes d'abord, comme par contrat, de payer, tu es un marchand et non un homme.

Tu ne peux rien connatre des tapes qui ne sont qu'invention du langage. Seule la direction a un sens. Ce qui importe c'est d'aller vers et non d'tre arriv car jamais l'on n'arrive nulle part sauf dans la mort.

Donc sa licence je l'ai envisage comme angoisse et comme dsespoir. Car si tu laisses tout fuir d'entre tes mains, c'est que tu as renonc saisir. Et la licence n'est que renoncement tre. Et tu te dsespres de ces trsors qui, l'un aprs l'autre, meurent uss. Car la fleur se fane mais elle devient graine pour toi, et toi qui croyais la fleur autrement qu'en un lieu de passage, tu te dsespres. Car je te le dis, le sdentaire n'est point celui qui aime d'amour la jeune fille, puis pouse la femme, puis berce l'enfant, puis instruit l'enfant de l'homme, puis, vieillard, rpand sa sagesse, et ainsi toujours marche en avant, mais celui-l qui voudrait s'arrter dans la femme et en jouir comme d'un pome unique ou d'une provision faite, et celui-l en dcouvre bientt la vanit, car rien sur terre n'est rservoir inpuisable et le paysage entrevu du haut des montagnes n'est que construction de ta victoire.

Alors il rpudie la femme, ou la femme change d'amant, ayant t due. Mais seule en tait responsable la vanit de leur dmarche. Car il n'est possible d'aimer qu' travers la femme et non la femme. A travers le pome et non le pome. A travers le paysage entrevu du haut des montagnes. Et la licence nat de l'angoisse de ne point russir tre. Ainsi celui que ronge l'insomnie se tourne et se retourne sur sa couche la recherche de la frache paule du lit. Mais peine l'a-t-il touche qu'elle devient tide et se refuse. Et il cherche ailleurs une source durable de fracheur. Mais il n'en est point, car peine y touche-t-il que la provision est dilapide.

Ainsi de celui ou de celle-l qui ne voyait que le vide des tres car ils sont vides s'ils ne sont pas fentres ou lucarnes sur Dieu. C'est pourquoi dans l'amour vulgaire tu n'aimes que ce qui te fuit car sinon te voil rassasi et cur de ta satisfaction. Et le savent bien les danseuses qui me viennent jouer l'amour.

Donc j'eusse aim la rassembler, celle-l qui pillait le monde et se nourrissait de chardons car le fruit vritable ne se trouve qu' travers et nul tre ne te peut toucher une fois que tu connais son jeu, dans la mesure o tu le lui demandes.

Il ne te touche qu' l'instant o tu cesses d'esprer de lui. Ou il n'est plus qu'image, que brebis gare, qu'enfant faible, ou il n'est plus que ce renard pouvant qui te mord aux doigts quand tu le nourris, et vas-tu lui en vouloir d'tre renferm dans sa terreur et dans sa haine? Envisageras-tu comme affront tel geste ou telle parole, quand il te suffit d'oublier les paroles et le sens vain qu'elles charrient pour retrouver Dieu travers?

Et je suis le premier trancher la tte quand l'a dcid ma justice, quand c'est moi que l'on injurie. Mais je domine de trop loin ce renard qui souffre du pige, non pour lui pardonner, car il n'est rien pardonner cette altitude o je me condamne tre seul, mais pour ne point entendre travers les cris de dsordre son simple dsespoir.

C'est pourquoi il se peut que celle-l qui est plus belle, plus acheve, plus gnreuse te montre cependant Dieu de moins prs. Tu n'as rien d'elle rassurer, rassembler, runir. Et si elle te demande de t'occuper d'elle tout entire et de t'enfermer dans son amour elle te sollicite de n'tre plus qu'gosme deux, lequel, faussement, on nomme lumire de l'amour quand il n'est l qu'incendie strile et pillage des granges.

Je n'ai point fait mes provisions pour les enfermer dans une femme et m'y complaire.

C'est pourquoi celle-l, dans sa dloyaut et son mensonge et ses carts, sollicitait plus de moi, plus de sources du cur, et, m'obligeant vivre dans le silence qui est signe de l'amour vritable, me donnait le got de l'ternit.

Car il est un temps pour juger. Mais il est un temps pour devenir

Je te parlerai donc de l'audience. Si tu ouvres ta porte au chemineau et qu'il s'asseoie, ne va point lui reprocher de ne pas tre autre. Ne le juge point. Car ce dont il avait d'abord faim c'tait d'tre l quelque part, chez quelqu'un avec sa lourdeur, son bagage de souvenirs, sa respiration difficile et son bton dpos dans un coin. C'tait d'tre l dans la chaleur et dans la paix de ton visage, juste avec tout son pass, qui n'est point en cause et toutes ses tares comme dvtues. Sa bquille qu'il ne sent plus puisque tu ne lui demandes point de danser. Et alors il se rassure, et le lait que tu lui verses il le boit, et le pain que tu romps il le mange et le sourire que tu lui accordes est manteau tide come le soleil pour un aveugle.

Et o vois-tu qu'il soit bas, sous prtexte qu'il en est indigne, de lui sourire?

Et o vois-tu que tu lui donnes quelque chose, si tu ne lui donnes pas l'essentiel qui est l'audience, celle-l mme qui peut faire si nobles tes relations avec ton ennemi le plus mortel? Quelle reconnaissance escomptes-tu tirer de lui par le fardeau de tes prsents? Il ne pourra que te har s'il s'en va de chez toi perdu de dettes.

LV

Ne confonds point l'amour avec le dlire de la possession, lequel apporte les pires souffrances. Car au contraire de l'opinion commune, l'amour ne fait point souffrir. Mais l'instinct de proprit fait souffrir, qui est le contraire de l'amour. Car d'aimer Dieu je m'en vais pied sur la route boitant durement pour le porter d'abord aux autres hommes. Et je ne rduis point mon Dieu en esclavage. Et je suis nourri de ce qu'il donne d'autres. Et je sais reconnatre ainsi celui qui aime vritablement ce qu'il ne peut tre ls. Et celui-l qui meurt pour l'empire, l'empire ne le peut point lser. On peut parler de l'ingratitude de tel ou tel, mais qui te parlerait de l'ingratitude de l'empire? L'empire est bti de tes dons et quelle arithmtique sordide introduis-tu si tu te proccupes d'un hommage rendu par lui? Celui qui a donn sa vie au temple et s'est chang contre le temple, celui-l aimait vritablement, mais sous quelle forme se pourrait-il sentir ls par le temple? L'amour vritable commence l o tu n'attends plus rien en retour. Et si se montre tellement important, pour enseigner l'homme l'amour des hommes, l'exercice de la prire, c'est d'abord parce qu'il n'y est point rpondu.