Moi je dis que pour les ciseleurs il n'est qu'une forme de culture et c'est la culture des ciseleurs. Et qu'elle ne peut tre que l'accomplissement de leur travail, l'expression des peines, des joies, des souffrances, des craintes, des grandeurs et des misres de leur travail.
Car seule est importante et peut nourrir des pomes vritables la part de la vie qui t'engage, qui engage ta faim et ta soif, le pain de tes enfants et la justice qui te sera ou non rendue. Sinon il n'est que jeu et caricature de la vie et caricature de la culture.
Car tu ne deviens que contre ce qui te rsiste. Et puisque rien de toi n'est exig par le loisir et que tu pourras aussi bien l'user dormir sous un arbre ou dans les bras d'amours faciles, puisqu'il n'y est point d'injustice qui te fasse souffrir, de menace qui te tourmente, que vas-tu faire pour exister sinon rinventer toi-mme le travail?
Mais ne t'y trompe point, le jeu ne vaut rien car il n'est point l de sanction qui te contraigne d'exister en tant que joueur de ce jeu-l. Et je refuse de confondre celui-l qui se couche pour l'aprs-midi dans sa chambre, ft-elle vide et protge du jour pour le repos des yeux, avec l'autre que j'ai condamn et mur pour la fin des jours dans sa cellule, malgr que les deux soient semblablement tendus, malgr que les deux cellules soient galement vides, malgr que la mme lumire soit rpandue dans l'une et l'autre. Et malgr encore que le premier prtende jouer au condamn qui est enferm pour la vie. Va les interroger la tombe du premier jour. Le premier rira d'un jeu pittoresque, mais les cheveux de l'autre, tu dcouvriras qu'ils ont blanchi. Et il ne saura point te raconter l'aventure qu'il vient de vivre tant il manquera de mots pour la dire, semblable celui-l qui, ayant gravi une montagne et de la crte dcouvert un monde inconnu dont le climat l'a chang pour toujours, ne peut se transporter en toi.
Les enfants seuls plantent un bton dans le sable, le changent en reine et prouvent l'amour. Mais si je dsire, moi, par de tels moyens, augmenter les hommes et les enrichir de ce qu'ils prouvent, il me faut de ce bton-l faire une idole, l'imposer aux hommes, et les contraindre des offrandes qui les grveront de sacrifices.
Alors le jeu cessera d'tre jeu. Le bton deviendra fertile. L'homme deviendra cantique de crainte ou d'amour. De mme que la chambre de la mme aprs-midi tide, si la voil cellule pour la vie, tire de l'homme une apparition qui s'ignorait et le brle dans la racine de ses cheveux.
Le travail t'oblige d'pouser le monde. Celui qui laboure rencontre des pierres, se mfie des eaux du ciel ou les souhaite, et ainsi communique et s'largit et s'illumine. Et chacun de ses pas se fait retentissant. De mme la prire et les rgles d'un culte qui te force bien de passer par l et t'oblige d'tre fidle ou de tricher, de goter la paix ou le remords. Ainsi le palais de mon pre qui obligeait les hommes d'tre ceux-l et non plus un btail informe dont les pas n'eussent point eu de sens.
LXX
Certes d'abord elle tait belle cette danseuse dont la police de mon empire s'tait saisie. Belle et mystrieusement habite. Il m'apparut qu'en la connaissant seraient connues des rserves de territoire, de calmes plaines, des nuits de montagne et des traverses de dsert par plein vent.
Elle existe, me disais-je. Mais je la savais de coutumes lointaines et travaillant ici pour une cause ennemie. Cependant, lorsque l'on tenta de forcer son silence, mes hommes n'arrachrent qu'un sourire mlancolique son impntrable candeur.
Et moi j'honore d'abord ce qui dans l'homme rsiste au feu. Humanit de pacotille, ivre de vanit et vanit toi-mme, tu te considres avec amour comme s'il tait en toi quelqu'un. Mais il te suffit d'un bourreau et d'un peu de braise agite pour te faire vomir par toi-mme, car il n'est rien en toi qui aussitt ne fonde. Cet opulent ministre m'ayant par sa morgue dplu, et par ailleurs ayant complot contre moi, ne sut point rsister aux menaces, me vendit les conjurs, se confessa, suant de peur, de ses complots, de ses croyances, de ses amours, tala devant moi sa tripaille car il en est qui ne cachent rien derrire leurs faux remparts. A celui-l donc quand il eut bien crach sur ses complices et abjur:
Qui t'a bti? lui demandais-je. Pourquoi cette opulence de ventre et cette tte rejete en arrire et ce pli des lvres si solennel? Pourquoi cette forteresse s'il n'est l'intrieur rien dfendre? L'homme est celui qui porte en soi plus grand que lui. Et ta chair flasque, tes dents branlantes, ton ventre lourd, tu les sauves comme essentiels en me vendant ce qu'ils eussent d servir et en quoi tu prtendais croire! Tu n'es qu'une outre, pleine d'un vent de paroles vulgaires
Celui-l, lorsque le bourreau lui rompit les os, fut laid voir et entendre.
Mais celle-l, quand je la menaai, baucha devant moi une rvrence lgre:
Je regrette, Seigneur
Je la considrai sans plus rien dire et elle prit peur. Blanche dj, et, d'une rvrence plus lente:
Je regrette, Seigneur
Car elle pensait qu'il lui faudrait souffrir.
Songe, lui dis-je, que je suis matre de ta vie.
J'honore, Seigneur, votre pouvoir
Elle tait grave de porter en elle un message secret et de risquer par fidlit d'en mourir.
Et voil qu'elle devenait mes yeux tabernacle d'un diamant. Mais je me devais l'empire:
Tes actes mritent la mort.
Ah! Seigneur (elle tait plus ple que dans l'amour) Sans doute sera-ce juste
Et je compris, sachant les hommes, le fond d'une pense qu'elle n'et su dire: Il est juste, non peut-tre que je meure, mais que soit sauv, plutt que moi, ce qu'en moi je porte
Il est donc en toi, lui demandai-je, plus important que ta chair jeune et que tes yeux pleins de lumire? Tu crois protger en toi quelque chose et cependant il ne sera plus rien en toi lorsque tu seras morte
Elle se troubla en surface cause de mots qui lui manquaient pour me rpondre:
Peut-tre, Seigneur, avez-vous raison
Mais je sentais qu'elle me donnait raison dans le seul empire des paroles, ne sachant point s'y dfendre.
Donc, tu t'inclines.
Excusez-moi, oui, je m'incline mais ne saurais parler, Seigneur
Je mprise quiconque est forc par des arguments, car les mots te doivent exprimer et non conduire. Ils dsignent sans rien contenir. Mais cette me n'tait point de celles qu'un vent de paroles dverrouille:
Je ne saurais parler, Seigneur, mais je m'incline
Je respecte celui qui, travers les mots et mme s'ils se contredisent, demeure permanent comme l'trave d'un navire, laquelle malgr la dmence de la mer revient inexorable son toile. Car ainsi, je sais o l'on va. Mais ceux qui s'enferment dans leur logique suivent leurs propres mots, et tournent en rond comme des chenilles.
Je la fixai donc longuement:
Qui t'a forge? D'o viens-tu? lui demandai-je.
Elle sourit sans rpondre.
Veux-tu danser?
Et elle dansa.
Or sa danse fut admirable, ce qui ne pouvait me surprendre puisqu'il tait quelqu'un en elle.
As-tu considr le fleuve observ du haut des montagnes? Il a rencontr ici le roc et, ne l'ayant point entam, en a pous le contour. Il a vir plus loin pour user d'une pente favorable. Dans cette plaine il s'est ralenti en mandres cause du repos de forces qui ne le tiraient plus vers la mer. Ailleurs, il s'est endormi dans un lac. Puis il a pouss cette branche en avant, rectiligne, pour la poser sur la plaine comme un glaive.
Ainsi me plat que la danseuse rencontre des lignes de force. Que son geste ici se freine et l se dlie. Que son sourire qui tout l'heure tait facile, maintenant peine pour durer comme une flamme par grand vent, que maintenant elle glisse avec facilit comme sur une invisible pente, mais que plus tard elle ralentisse, car les pas lui sont difficiles comme s'il s'agissait de gravir. Me plat qu'elle bute contre quelque chose. Ou triomphe. Ou meure. Me plat qu'elle soit d'un paysage qui a t bti contre elle, et qu'il soit en elle des penses permises et d'autres qui lui sont condamnes. Des regards possibles, d'autres impossibles. Des rsistances, des adhsions et des refus. Je n'aime point qu'elle soit semblable dans toutes les directions comme une gele. Mais structure dirige comme l'arbre vivant, lequel n'est point libre de crotre mais va se diversifiant selon le gnie de sa graine.