Car je dis qu'il est digne d'enlever les chafaudages quand tu as achev ton temple. Je n'ai pas besoin de lire tes moyens. Et ton oeuvre est parfaite si je ne les y dcouvre plus.
Car prcisment ce n'est pas le nez qui m'intresse et il ne faut pas trop me le montrer en me le plaant sur le front, ni le mot, et il ne faut pas me le choisir trop vigoureux sinon il mange l'image. Ni mme l'image sinon elle mange le style.
Ce que je sollicite de toi est d'une autre essence que le pige. Ainsi de ton silence dans la cathdrale de pierre. Or il se trouve que c'est toi, lequel me prtendais mpriser la matire et chercher l'essence, et qui t'es appuy sur cette belle ambition pour me fournir tes indchiffrables messages, qui me construis un pige norme aux couleurs voyantes, lequel m'crase, et me dissimule la souris mort-ne que tu as prise.
Car tant que je te reconnais ou pittoresque ou brillant ou paradoxal c'est que je n'ai rien reu de toi, car simplement tu te montres comme dans une foire. Mais tu t'es tromp dans l'objet de la cration. Car ce n'est point de te montrer toi-mme mais de me faire devenir. Or si tu agites devant moi ton pouvantail moineaux, je m'en irai me poser ailleurs.
Mais celui-l qui m'a conduit l o il voulait, puis s'est retir, il me fait croire que je dcouvre le monde et, comme il le dsirait, devenir.
Mais ne crois point non plus que cette discrtion consiste me polir une sphre o ondulent vaguement un nez, une bouche et un menton comme d'une cire oublie au feu, car si tu mprises si fort les moyens dont tu uses, commence par me supprimer ce marbre lui-mme ou cette argile ou ce bronze, lesquels sont plus matriels encore qu'une simple forme de lvre.
La discrtion consiste ne pas insister sur ce que tu veux me faire voir. Or je remarquerai du premier coup, car je vois de nombreux visages le long de la journe, que tu me veux effacer le nez et je n'appellerai point non plus discrtion de me loger ton marbre dans une chambre obscure.
Le visage vritablement invisible et dont je ne recevrai plus rien, c'est le visage banal.
Mais vous tes devenus des brutes et il vous faut crier pour vous faire entendre.
Certes, tu me peux dessiner un tapis bariol, mais il n'a que deux dimensions et, s'il parle mes sens, il ne parle ni mon esprit ni mon cur.
CXXXV
Je te veux dessiller les yeux sur le mirage de l'le. Car tu crois que dans la libert des arbres et des prairies et des troupeaux, dans l'exaltation de la solitude des grands espaces, dans la ferveur de l'amour sans frein, tu vas jaillir droit comme un arbre. Mais les arbres que j'ai vus jaillir le plus droit ne sont point ceux qui poussent libres. Car ceux-l ne se pressent point de grandir, flnent dans leur ascension et montent tout tordus. Tandis que celui-l de la fort vierge, press d'ennemis qui lui volent sa part de soleil, escalade le ciel d'un jet vertical, avec l'urgence d'un appel.
Car tu ne trouveras dans ton le ni libert, ni exaltation, ni amour.
Et si tu t'enfonces pour longtemps dans le dsert (car autre chose est de t'y reposer du charroi des villes), je ne sais qu'un moyen de l'animer pour toi, de t'y conserver en haleine et de le faire terreau de ton exaltation. Et c'est d'y tendre une structure de lignes de force. Qu'elles soient de la nature ou de l'empire.
Et j'installerai le rseau des puits assez avare pour que ta marche aboutisse sur chacun d'entre eux plus qu'elle n'y accde. Car il faut conomiser vers le septime jour l'eau des outres. Et tendre vers ce puits de toutes ses forces. Et le gagner par ta victoire. Et sans doute perdre des montures forcer cet espace et cette solitude, car il vaudra le prix des sacrifices consentis. Et les caravanes ensables qui ne l'ont point trouv attestent sa gloire. Et il rayonne sur leurs ossements sous le soleil.
Ainsi, l'heure du dpart, quand tu vrifies le chargement, tires sur les cordages pour juger si les marchandises balancent, contrles l'tat des rserves d'eau, tu fais appel au meilleur de toi-mme. Et te voil en marche vers ta contre lointaine qu'au-del des sables bnissent les eaux, gravissant l'tendue d'un puits l'autre puits, comme les marches d'un escalier, pris, puisqu'il est une danse danser et un ennemi vaincre, dans le crmonial du dsert. Et, en mme temps que des muscles, je te btis une me.
Mais si je veux te l'enrichir encore, si je veux que les puits comme des ples attirent ou repoussent avec plus de force et qu'ainsi le dsert soit construction pour ton esprit et pour ton cur, je te le peuplerai d'ennemis. Ceux-l tiendront les puits et il te faudra pour boire ruser, combattre et vaincre. Et selon les tribus qui camperont ici et l plus cruelles, moins cruelles, plus voisines d'esprit ou d'une langue impntrable, mieux armes ou moins bien armes tes pas se feront plus agiles ou moins agiles, plus discrets ou plus bruyants et les distances abattues au cours de tes journes de marche varieront, malgr qu'il s'agisse d'une tendue en tous les points semblables pour les yeux. Et ainsi s'aimantera, se diversifiera et se colorera diffremment une immensit qui d'abord tait jauntre et monotone mais qui, pour ton esprit et pour ton cur, prendra plus de relief que ces pays heureux o sont les fraches valles, les montagnes bleues, les lacs d'eau douce et les prairies.
Car ton pays est ici d'un homme puni de mort et l d'un homme dlivr, ici d'une surprise et l d'une solution de surprise. Ici d'une poursuite, et l d'une discrtion attentive comme dans la chambre o elle dort et o tu ne veux pas la rveiller.
Et sans doute ne se passera-t-il rien au cours de la plupart de tes voyages, car il suffit que te soient valables ces diffrences et motiv et ncessaire et absolu le crmonial qui en natra pour enrichir de qualit ta danse. Le miracle alors sera bien que celui-l que j'ajoute ta caravane, s'il ignore ton langage et ne participe pas tes craintes, tes espoirs et tes joies, si simplement il est rduit aux mmes gestes que les conducteurs de tes montures, il ne rencontrera rien qu'un dsert vide et billera tout le long de la traverse d'une tendue interminable dont il ne recevra qu'ennui, et rien de mon dsert ne changera ce voyageur. Le puits n'aura t pour lui qu'un trou de taille mdiocre qu'il a fallu dsensabler. Et qu'et-il connu de l'ennemi puisque par essence il est invisible: car il ne s'agit l que d'une poigne de graines promenes par les vents, bien qu'elles suffisent tout transfigurer pour celui-l qui s'y trouve li, comme le sel transfigure un festin. Et mon dsert, si seulement je t'en montre les rgles du jeu, se fait pour toi d'un tel pouvoir et d'une telle prise que je puis te choisir banal, goste, morne et sceptique dans les faubourgs de ma ville ou le croupissement de mon oasis, et t'imposer une seule traverse de dsert, pour faire clater en toi l'homme, comme une graine hors de sa cosse, et t'panouir d'esprit et de cur. Et tu me reviendras ayant mu, et magnifique, et bti pour vivre de la vie des forts. Et si je me suis born te faire participer de son langage, car l'essentiel n'est point des choses mais du sens des choses, le dsert t'aura fait germer et crotre comme un soleil.
Tu l'auras travers comme une piscine miraculeuse. Et quand tu remonteras sur l'autre bord, riant, viril et saisissant, elles te reconnatront bien, les femmes, toi qu'elles cherchaient, et tu n'auras plus qu' les mpriser pour les obtenir.
Combien fou celui-l qui prtend chercher le bonheur des hommes dans la satisfaction de leurs dsirs, croyant, de les regarder qui marchaient, que compte d'abord pour l'homme l'accs au but. Comme s'il tait jamais un but.
C'est pourquoi je te dis que comptent pour l'homme d'abord et avant tout la tension des lignes de force dans lesquelles il trempe, et sa propre densit intrieure qui en dcoule, et le retentissement de ses pas, et l'attirance des puits et la duret de la pente gravir dans la montagne. Et celui-l qui l'a su gravir, s'il vient de surmonter la force de ses poignets et l'usure de ses genoux une aiguille de roc, tu ne prtendras point que son plaisir est de la qualit mdiocre du plaisir de ce sdentaire qui, y ayant tran un jour de repos sa chair molle, se vautre dans l'herbe sur le dme facile d'une colline ronde.