Mais tu as tout dsaimant en dfaisant ce nud divin qui noue les choses. Car de voir les hommes forcer vers les puits, tu as cru qu'il s'agissait de puits et tu leur a for des puits. Car de voir les hommes tendre vers le repos du septime jour, tu as multipli leurs jours de repos. Car de voir les hommes dsirer les diamants, tu leur as distribu des diamants en vrac. Car de voir les hommes craindre l'ennemi, tu leur as supprim leurs ennemis. Car de voir les hommes souhaiter l'amour, tu leur as bti des quartiers rservs, grands comme des capitales, o toutes les femmes se vendent. Et tu t'es montr ainsi plus stupide que cet ancien joueur de quilles dont je t'ai autrefois parl et qui cherchait sans la trouver sa volupt dans une moisson de quilles que lui renversaient des esclaves.
Mais ne va pas croire que je t'ai dit qu'il s'agissait de te cultiver tes dsirs. Car si rien ne s'y meut, il n'est point de lignes de force. Et le puits, s'il est proche de toi, certes, tu le dsires quand tu meurs par la soif. Mais si, pour quelque raison, il te demeure inaccessible et que tu ne puisses ni rien en recevoir ni rien lui donner, il en est de ce puits comme s'il n'existait pas. Ainsi en est-il de cette passante que tu croises et qui ne peut rien tre pour toi. Plus lointaine, malgr la distance, que d'une autre ville et marie ailleurs. Je te la transfigure si je la fais pour toi lment d'une structure tendue et que tu puisses, par exemple, rver de progresser vers elle de nuit, avec une chelle sa fentre, pour l'enlever et la jeter sur ton cheval et t'en rjouir dans ton repaire. Ou si tu es soldat et qu'elle soit reine et que tu puisses esprer de mourir pour elle.
Faible et pitoyable est la joie que tu tires de fausses structures, en te les inventant par jeu. Car si tu aimes ce diamant il te suffirait de marcher vers lui petits pas et de plus en plus lentement pour vivre une vie pathtique. Mais si ta marche lente vers le diamant est d'un rite qui t'enserre et t'interdit d'acclrer, si en poussant de toutes tes forces contre lui ce sont mes freins que tu rencontres et qui t'interdisent d'acclrer plus, si l'accs au diamant ne t'est ni empch absolument ce qui te le ferait disparatre en signification, le changeant en spectacle sans poids ni facile, ce qui ne tirerait rien de toi ni difficile par invention stupide, ce qui serait caricature de la vie mais simplement de structure forte et de qualits nombreuses, alors te voil riche. Et je ne connais point autre chose que ton ennemi pour te le fonder et je ne dcouvre rien ici qui puisse te surprendre car je dis simplement qu'il faut tre deux pour faire la guerre.
Car ta richesse est de forer des puits, d'atteindre un jour de repos, d'extraire le diamant et de gagner l'amour.
Mais ce n'est point de possder des puits, des jours de repos, des diamants, et la libert dans l'amour. De mme que ce n'est point de les dsirer sans y prtendre.
Et si tu opposes comme mots qui se tirent la langue le dsir et la possession, tu ne comprends rien de la vie. Car ta vrit d'homme les domine et il n'est rien l de contradictoire. Car il faut la totale expression du dsir et que tu rencontres non d'absurdes obstacles mais l'obstacle mme de la vie, l'autre danseur qui est rival et alors c'est la danse. Sinon tu es aussi stupide que celui-l qui se joue, pile ou face, contre lui-mme.
Si mon dsert tait trop riche en puits, il faut que l'ordre vienne de Dieu qui en interdise quelques-uns.
Car les lignes de force cres doivent te dominer de plus haut pour que tu y trouves tes pentes et tes tensions et tes dmarches, mais doivent, car toutes ne sont point galement bonnes, ressembler quelque chose qu'il n'est point de toi de comprendre. C'est pourquoi je dis qu'il est un crmonial des puits dans le dsert.
Donc n'espre rien de l'le heureuse qui est pour toi provision faite pour toujours comme cette moisson de quilles tombes. Car tu deviendrais ici btail morne. Et si les trsors de ton le que tu imaginais retentissants et qui une fois abords t'ennuient, je te les veux faire retentir, je t'inventerai un dsert et les distribuerai dans l'tendue selon les lignes d'un visage qui ne sera point de l'essence des choses.
Et si je dsire te sauver ton le, je te ferai don d'un crmonial des trsors de l'le.
CXXXVI
Si tu me veux parler d'un soleil menac de mort, dis-moi: soleil d'octobre. Car celui-l faiblit dj et te charrie cette vieillesse. Mais soleil de novembre ou dcembre appelle l'attention sur la mort et je te vois qui me fais signe. Et tu ne m'intresses pas. Car ce qu'alors je recevrai de toi ce n'est point le got de la mort, mais le got de la dsignation de la mort. Et ce n'tait point l'objet poursuivi.
Si le mot lve la tte au milieu de ta phrase, coupe-lui la tte. Car il ne s'agit point de me montrer un mot. Ta phrase est un pige pour une capture. Et je ne veux point voir le pige.
Car tu te trompes sur l'objet du charroi quand tu crois qu'il est nonable. Sinon tu me dirais: mlancolie, et je deviendrais mlancolique, ce qui est vraiment par trop facile. Et certes joue en toi un faible mimtisme qui te fait ressembler ce que je dis. Si je dis: colre des flots, tu es vaguement bouscul. Et si je dis: le guerrier menac de mort, tu es vaguement inquiet pour mon guerrier. Par habitude. Et l'opration est de surface. La seule qui vaille est de te conduire l d'o tu vois le monde comme je l'ai voulu.
Car je ne connais point de pome ni d'image dans le pome qui soit autre chose qu'une action sur toi. Il s'agit non de t'expliquer ceci ou cela, ni mme de te le suggrer comme le croient de plus subtils, car il ne s'agit point de ceci ou de cela mais de te faire devenir tel ou tel. Mais de mme que dans la sculpture j'ai besoin d'un nez, d'une bouche, d'un menton pour les faire retentir l'un sur l'autre et te prendre dans mon rseau, j'userai de ceci ou de cela que je suggrerai ou noncerai, pour te faire autre devenir.
Car si j'use du clair de lune ne t'en va pas t'imaginer qu'il s'agit de toi dans le clair de lune. Il s'agit de toi tout aussi bien dans le soleil, ou dans la maison ou dans l'amour. Il s'agissait de toi tout court. Mais j'ai choisi le clair de lune parce qu'il me fallait bien un signe pour me faire entendre. Je ne pouvais les prendre tous. Et il se trouve ce miracle que mon action ira se diversifiant la faon de l'arbre qui tait simple l'origine puisque graine, laquelle graine n'tait point un arbre en miniature, mais qui dveloppa des branches et des racines quand il s'est tal dans le temps. Il en est pareillement de l'homme. Si je lui ajoute quelque chose de simple et qu'une seule phrase peut-tre charriera, mon pouvoir ira se diversifiant et je modifierai cet homme dans son essence et il changera de comportement dans le clair de lune, dans la maison ou dans l'amour.
C'est pourquoi je dis d'une image, si elle est image vritable, qu'elle est une civilisation o je t'enferme. Et tu ne sais point me circonscrire ce qu'elle rgit.
Mais faible peut-tre pour toi ce rseau de lignes de force. Et son effet meurt au bas de la page. Il est ainsi des graines dont le pouvoir s'teint presque aussitt, et des tres qui manquent d'lan. Mais il reste que tu eusses pu les dvelopper pour construire un monde.
Ainsi si je dis: soldat d'une reine, certes il ne s'agit ni de l'arme ni du pouvoir mais de l'amour. Et d'un certain amour, lequel n'espre rien pour soi mais se donne plus grand que soi. Et lequel ennoblit et augmente. Car ce soldat est plus fort qu'un autre. Et si tu observes ce soldat, tu le verras se respecter cause de la reine. Et tu sais bien aussi qu'il ne trahira pas, car il est protg par l'amour, rsidant de cur en la reine. Et tu le vois qui revient au village tout fier de soi et cependant pudique et rougissant quand on l'interroge sur la reine. Et tu sais comment il quitte sa femme s'il est appel pour la guerre et que ses sentiments ne sont point ceux du soldat du roi, lequel est ivre de colre contre l'ennemi et s'en va lui planter son roi dans le ventre. Mais l'autre va les convertir et, par l'effet du mme combat en apparence, les ranger aussi dans l'amour. Ou encore Mais si je parle plus loin j'puise l'image car elle est d'un faible pouvoir. Et je ne saurais te dire aisment, quand l'un ou l'autre mange son pain, ce qui distingue le soldat de la reine du soldat du roi. Car l'image ici n'est qu'une faible lampe qui, bien que comme toute lampe elle rayonne sur tout l'univers, n'illumine que peu de chose pour tes yeux.